Belgique

RENCONTRE

Anne-Marie Appelmans l'affirme: «Je sors d'un tunnel de plus de 5 ans.» Puis elle rectifie: «Disons plutôt que j'aimerais en sortir. Les choses ne sont pas finies. Je multiplie les requêtes pour faire avancer le dossier. Mais cela n'a pas l'air d'avancer.»

Cinq ans. Un bail. Qui se souvient encore aujourd'hui de l'affaire «Appelmans» dans le détail? Plus grand monde. Sauf elle, bien sûr. Ses souvenirs sont même d'une précision millimétrique. «J'ai tellement épluché mon dossier», dit-elle face à un rayonnage rempli de classeurs.

Officiellement, ses ennuis commencent le 16 octobre 2002, lorsque la FGTB fédérale -dirigée alors par Mia De Vits- annonce son licenciement de son poste de secrétaire générale de l'interrégionale de Bruxelles. Pour Anne-Marie Appelmans, ce n'est cependant qu'une demi-surprise. Elle pressentait déjà depuis la fin de l'année 2001 que son sort -ainsi que celui d'Albert Faust qui est officiellement son mari et par ailleurs patron de la section bruxelloise du Setca- avait été scellé. «Depuis quelques mois, le comportement de mes collaborateurs, en particulier de ceux qui étaient les plus louangeurs, avait changé. C'est comme si je n'existais plus.»

C'est Albert Faust qui est mis à pied le premier, le 8 juillet 2002. Le tour d'Anne-Marie Appelmans viendra 3 mois plus tard, le 16 octobre. La FGTB la licencie, affirmant qu'elle a organisé des flux d'argent illégaux vers Move&fix, une ASBL de réinsertion dépendant de l'interrégionale bruxelloise. Une plainte est déposée contre elle en même temps. C'est le juge d'instruction Michel Claise qui est saisi de l'affaire -et la traite encore. Au mois de mars 2003, ce dernier découvre que des fonctionnaires de la Communauté française auraient pu avoir été corrompus pour favoriser l'attribution de marchés au profit de Move&fix. Il inculpe Anne-Marie Appelmans, qui sera mise en détention préventive pendant 3 semaines, jusqu'à sa libération par la chambre des mises. A sa sortie de prison, elle s'impose le silence et l'inaction. «Attends au bord de l'oued et tu verras passer le cadavre de ton ennemi: ce dicton était devenu mien.»

Elle va alors s'occuper d'Albert Faust, gravement malade, qui est hospitalisé le 20 août 2003. Elle se rendra à son chevet tous les jours, jusqu'à la fin, le 18 juillet 2004. «C'était une maladie irréversible. Albert a d'abord perdu l'usage des jambes, puis de sa voix. En octobre 2003, il m'écrit que sa main était morte. Il venait de perdre son dernier moyen de communication. Pour un type qui était un homme de parole et d'écriture, c'était terrible.»

Anne-Marie Appelmans dit vouloir aujourd'hui quitter le silence et l'inaction. C'est la publication, l'année dernière, d'un livre sur Albert Faust qui la sort pour la première fois de son mutisme. Ce livre ne parle pas une fois d'elle mais évoque la compagne de Faust. «Je me suis sentie niée comme épouse, comme mère et comme compagne de lutte pendant 40 ans. Je voulais dire que j'étais vivante.» Elle attaque l'éditeur de l'ouvrage et obtient gain de cause. Mais cela ne la pousse toujours pas à parler. Il faudra attendre l'inculpation récente de Philippe Van Muylder -celui qui l'a remplacée à la tête de l'interrégionale de Bruxelles- dans l'affaire «Faust» pour qu'elle franchisse le pas. «Je parle enfin parce que je crains les amalgames avec ce qui se passe à Charleroi. Je ne supporte pas non plus l'idée qu'on puisse en rester là avec mon histoire. Les protagonistes de 2002 s'effacent peu à peu. Mia De Vits est partie de la FGTB et André Mordant vient de quitter la présidence. Les bureaucrates du syndicat vont maintenant faire le gros dos.»

Après s'être contenue pendant tant d'années, Anne-Marie Appelmans déballe, livre sa version des faits. Son inculpation par exemple. «C'est ce qui m'a le plus marquée. En mars 2003, je n'ai qu'une idée en tête: démontrer le caractère injuste de mon licenciement pour faute grave devant le tribunal du travail (où j'ai d'ailleurs obtenu gain de cause). A l'époque, je ne savais pas que la FGTB avait déposé une plainte contre moi, ni que le juge avait découvert d'éventuels faits de corruption. Je ne me suis dès lors pas méfiée quand des enquêteurs de la police fédérale sont venus sonner à ma porte, à 6 h50 du matin. Mais j'ai trouvé leur attitude louche. L'un d'entre eux m'a par exemple demandé si je voulais voir un médecin. Je ne comprenais pas: j'étais en bonne santé. Ce n'est que vers 16 heures, après les avoir suivis au palais de Justice, que l'on m'a dit que j'étais en état d'arrestation depuis le matin. C'est inacceptable, indicible presque. Si j'avais su cela, je me serais conduite autrement. Sans doute aurais-je accepté d'aller voir un médecin. Moi, je ne savais pas s'il y avait eu des faits de corruption. Je ne pouvais donc ni les reconnaître ni les nier. Normalement, on ne peut pas mettre quelqu'un en détention préventive pour obtenir des aveux. Le juge l'a fait. Depuis, je regarde les films policiers autrement.»

Anne-Marie Appelmans se souvient également de ce gardien qui, le premier soir de son incarcération, lui a lâché: «Vous allez sans doute dire que vous êtes victime d'une erreur judiciaire.» «La présomption d'innocence, cela n'existe que dans la loi, dit-elle. Personne ne la respecte. Même des amis m'ont écrit pour dire qu'ils comprenaient pourquoi j'avais fait ce dont on m'accusait alors même que j'ai toujours nié. C'est terrible.»

L'ancienne patronne de la FGTB bruxelloise ne peut s'empêcher d'analyser ce qui se passe à Charleroi. «Je ne me prononcerai évidemment pas sur le fond des affaires qui secouent le PS carolo, argumente-elle. De même, je n'ai rien à redire sur l'attitude d'Olivier Chastel et de la presse. Au contraire. C'est leur boulot de dénoncer les choses. Mais quand c'est le PS lui-même qui joue les chevaliers blancs, quand c'est l'appareil qui investit quelques personnes présentées comme des rénovateurs pour faire le ménage, je m'inquiète un peu. C'est ce qui s'est passé avec moi quand Mia De Vits a lancé sa plainte à mon encontre. Je n'ai pas le sentiment d'avoir été traitée correctement et humainement. Je pense que certains inculpés de La Carolo doivent partager le même sentiment.»

© La Libre Belgique 2006