Belgique

Evadés fiscaux français, Fondation Fabiola, débat sur le mariage homosexuel, une Europe en panne, le commissaire Karel De Gucht accusé de fraude fiscale, le FMI qui avoue ses erreurs sur l’austérité et la politique française… autant de sujets polémiques qui ont marqué l’actualité cette semaine. Sans langue de bois, Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles pour Libération est l’Invité du samedi de LaLibre.be.

Ce dimanche, une grande manifestation contre le mariage ‘pour tous’, et donc opposée à l’adoption par des couples homosexuels, est organisée à Paris. Le débat est parfois violent en France. Les Français ne sont-ils pas capables de débattre sereinement de sujets de société?

Non, la France aime le théâtre des affrontements. C’est vrai que par rapport à la Belgique, où il n’y a jamais d’affrontements d’idées, cela peut paraître étrange. Votre pays était longtemps confit dans un catholicisme conservateur jusqu’à l’arrivée des libéraux au pouvoir en 1999. A partir de ce moment, brutalement les réformes ont été adoptées les unes après les autres : mariage gay, adoption, euthanasie, le droit de fumer des drogues douces,… Tout cela est passé en quelques mois sans susciter le moindre débat ou manifestation. C’est sans doute un bon exemple pour la France, car il démontre que les Belges ont compris que la société a évolué.

La France refuse d’évoluer ?

Effectivement, ce n’est pas par hasard si c’est en France que le débat sur la mondialisation et le protectionnisme est le plus fort. Un ministre de la république, Arnaud Montebourg, vous explique même qu’il va démondialiser le monde… à lui tout seul ! En même temps, j’aime le débat d’idées, mais il est désagréable qu’en France tout se termine dans la rue ou avec des affrontements. Pour défendre l’école privée dans les années ’80, il y a quand même eu 1 million de Français dans la rue.

Comment analysez-vous les 9 premiers mois de François Hollande à l’Elysée?

Pour l’instant, je trouve son bilan d’une grande faiblesse. Beaucoup d’annonces, peu de mesures décidées et appliquées. Le fait que ces débats de sociétés pourrissent l’atmosphère, c’est juste une erreur. Regardez Mitterrand, l’abolition de la peine de mort était votée 3 mois après son élection.

Ces dernières semaines, on a beaucoup parlé des exilés fiscaux français. On sait que l’Office des Etrangers et le parquet ont déjà donné un avis négatif à la naturalisation de Bernard Arnault, 1ère fortune d’Europe. Ce possible refus de l'accueillir est-il perçu comme une ‘histoire belge’ ?

Ce qui me frappe surtout, c’est que les Belges réagissent favorablement à l’arrivée d’exilés fiscaux dans leur pays. Cela me surprend qu’ils ne s’interrogent pas plus sur leur système fiscal qui est un enfer fiscal pour le travail, mais un paradis pour le capital. Cela interroge moins la France que la Belgique.

Le fiscaliste belge Thierry Afschrift nous affirmait récemment que « ce n’est pas la Belgique qui est un paradis fiscal, c’est la France qui est un enfer fiscal ».

Non, il suffit de comparer l’imposition du travail qui est nettement plus lourde en Belgique. La grande différence est que la France impose de la même façon les revenus du capital et du travail. Pour les travailleurs belges, l’enfer fiscal est ici ! Et en termes de fiscalité, la reine Fabiola vient de rendre un grand service à la Belgique…

Où voulez-vous en venir ?

Je dis MERCI Fabiola ! La reine Fabiola n’a pas planqué son argent en Suisse ou aux îles Caïman. Comme de nombreux citoyens, elle n’a fait qu’utiliser le système fiscal belge. Ce sont les Belges, et les politiques qui s’en étonnent aujourd’hui, qui ont voté des lois qui permettent d’échapper à l’impôt. On va jusqu’à reprocher à la reine Fabiola d’utiliser la législation belge, alors qu’elle reste totalement dans le cadre de la loi pour optimiser sa succession privée. Ce n'est pas de l'argent public. Elle fait comme tout le monde en Belgique! Mais attendez, si ça vous choque, changez la loi. D’autres disent que ce n’est pas moral. Si ce n’est pas moral, changez la loi. On n’a aucune raison de s’en prendre à la reine Fabiola. Elle est le reflet des Belges, qui feraient mieux de s’en prendre à leur fiscalité.

Toujours sur le plan fiscal, le commissaire européen Karel De Gucht est accusé de fraude fiscale en Belgique. A la Commission, on trouve normal qu’il puisse rester à sa place ?

Ce qui est clair, c’est qu’il y a une étrange omerta qui règne sur l’affaire De Gucht. C’est le plus frappant, on n’en parle quasiment pas. Alors que dans cette affaire, il devrait en tirer les conséquences et se mettre en congé de la Commission le temps de régler son problème fiscal vis-à-vis de l’Etat belge. Il y a quelque chose de choquant dans le fait qu’un commissaire puisse continuer à représenter l’Europe dans ces conditions.

Pourquoi une omerta ?

C’est très surprenant ! Je crois que l’affaire est très belgo-belge. Sans doute que la presse internationale ne s’y est pas encore intéressée par manque de temps. Les correspondants européens sont complètement concentrés sur la crise de la zone euro.

Justement, certains veulent plus d’Europe, d’autres moins. Par conséquent, l’Europe actuelle séduit peu de gens. A qui la faute ?

Ce qui séduit toujours, c’est l’idée d’Europe. Mais dès que les premières décisions tombent, la popularité s’effondre. D’autant que l’Europe n’a pas de visage et devient un bouc-émissaire d’autant plus facile. Personne n’est là pour la défendre alors que les gouvernements nationaux passent leur temps à dire que c’est la faute de Bruxelles. On ne peut pas compter sur Barosso ou Van Rompuy qui ne parlent jamais aux médias. Tout est toujours la faute de l’Europe.

Les États-Unis mettent en garde la Grande-Bretagne de ne pas quitter l’Union européenne. Cela induit que les Américains y voient un intérêt ou même un réseau d’influence.

Pour Washington, il y a tout d’abord une crainte géopolitique de voir le continent européen se diviser à nouveau. Un continent européen désuni leur fait plus peur qu’un continent très fort et concurrentiel. Ils veulent éviter l’ouverture d’une boîte de pandore. Ensuite, les États-Unis avertissent les Britanniques qu’ils se trompent s’ils pensent que c’est la Grande-Bretagne qui a de l’influence dans le monde. C’est terrible pour cette île d'entendre qu'il n'a un poids stratégique qu'à travers l'Union. Enfin, la Grande-Bretagne n'est sans doute pas le porte-avions des Américains en Europe. Chacun a ses priorités et enjeux stratégiques.

Le Chief economist du FMI a avoué s’être trompé dans le calcul des politiques d’austérité. Il a sous-estimé l’impact psychologique des mesures draconiennes imposées à certains pays européens. Bizarrement, peu de médias en ont parlé.

C'est vrai, mais les économistes passent leur temps à nous dire tout et son contraire. Il y a sans doute une certaine lassitude. Qu’est-ce qui nous indique que cette fois il ne s’est pas trompé dans ses calculs ? Tout le monde sait très bien en Europe qu’on a sans doute été trop loin dans les mesures d’austérité budgétaires. On a aussi la mémoire courte, car à l’époque les marchés réagissaient. Il fallait impérativement prendre des mesures fortes pour éviter l’explosion de la zone euro. Les choses semblent revenir à la normal, c’est le moment d’annoncer des mesures pour relancer la croissance. Les marchés attendent cela aussi.

En Belgique, les séparatistes bénéficient actuellement d’un soutien populaire important en Flandre. Comment expliquez-vous notre situation communautaire aux Français ?

Je dis depuis longtemps que la Belgique est devenue un pays totalement artificiel, avec 2 espaces publics qui ne se parlent presque plus : des télévisions et journaux francophones ou flamands, les responsables politiques ne sont que responsables devant leur propre communauté linguistique. A part les navetteurs à Bruxelles, le Nord et le Sud du pays n’ont plus aucun lien. Ce n’est pas nouveau, mais cela s’est accru. Dès que j’ai mis les pieds ici – début des années ’90 – j’ai vu un pays en phase terminale...

Vous n’êtes donc pas surpris ?

Si, je suis surpris par la surprise des Belges – francophones surtout - qui semblent découvrir l’envie d’indépendance des Flamands. Même Guy Verhofstadt ‘découvre’ la situation, alors qu’il a joué avec le feu communautaire. Tous ces Flamands qui s’étonnent de la montée de la N-VA alors qu’ils ont alimenté le conflit communautaire pendant des années et soutenu les courants flamingants, c’est quand même à se taper le cul par terre. Ces gens-là ont tout fait pour séparer le pays en deux à leur époque… même si aujourd’hui ils ont changé de discours. Quand vous voulez une séparation de corps, chacun fini par prendre ses cliques et ses claques et quitter la maison commune.

Entretien : Dorian de Meeûs

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