Belgique

Bonjour, je suis Trotino, le "Train des chansons". Je viens d’Haïti et je vais au Maroc. On y va ? Allez, on s’installe tous en première classe !" Pendant un an, l’année dernière, les 32 enfants des deux classes de 3e maternelle de l’Athénée royal Victor Horta (section fondamental), à St-Gilles, ont parcouru le monde avec Trotino, ce petit train imaginaire à bord duquel ils ont embarqué chaque mercredi pour découvrir en chansons d’autres langues, d’autres cultures. Quatorze en tout. Soit autant de pays (Maroc, Tunisie, Portugal, Haïti, Pologne, ) dont sont originaires les petits élèves.

Ce projet, intitulé "Comptines en voyage", a vu le jour dans le cadre du programme "Langue et culture d’origine" (LCO), fruit d’un partenariat entre la Communauté française et sept pays (Espagne, Grèce, Italie, Maroc, Turquie, Portugal et Roumanie). "A l’origine, le programme avait pour but d’enseigner la langue et la culture d’origine aux enfants dont les familles sont issues de l’immigration, mais aussi de faciliter l’intégration de ces enfants dans la société d’accueil. Une initiative qui émane d’ailleurs d’une directive européenne de 1977", rappelle Patricia Polet, chargée de mission pour l’éducation interculturelle à la Communauté française.

Le programme a ensuite évolué en intégrant des cours d’ouverture interculturelle. "Le programme LCO contient donc aujourd’hui deux types de cours : 1° des cours de langue et de culture sont proposés, en dehors des heures de cours, aux parents qui en ont fait la demande, et sont accessibles à tous les élèves quelle que soit leur origine; 2° un cours d’ouverture aux cultures, pendant les heures de cours, participe à l’éducation interculturelle de tous", détaille Patricia Polet. Ces cours sont pris en charge par des "enseignants LCO" recrutés et rémunérés par les pays d’origine. "Nous essayons d’ailleurs d’étendre le panel des pays partenaires. Des contacts sont en cours avec la Pologne, la Chine et le Vietnam", annonce Christelle Ladavid, attachée aux Affaires générales et relations internationales de la Communauté française. En 2009-2010, 178 établissements scolaires (fondamental et secondaire) ont intégré le programme LCO, dont 73 en province de Liège, 52 dans le Hainaut et 31 à Bruxelles.

A l’Athénée Victor Horta, c’est l’heure du dîner. Dans le couloir principal, peint d’immenses coquelicots sur un fond vert acidulé, les rangs se forment avec discipline pour rejoindre le réfectoire. Chaque jour, se mêlent 40 nationalités différentes, "avec une majorité d’enfants de langue portugaise (Portugal, Brésil, Angola)", indique Mme Vanderheiden, directrice de l’établissement. Depuis de nombreuses années, l’école est engagée dans un programme LCO en partenariat avec le Portugal. "Tous les mercredis après-midi, deux enseignantes portugaises dispensent des cours de langue et culture portugaises à tous les enfants qui le désirent. Par ailleurs, c’est dans le cadre du cours d’ouverture aux cultures qu’a été mené le projet "Comptines en voyage", car c’est bien là la philosophie du programme LCO : ne pas rester cloîtrer dans un pays ou une langue", insiste Mme Vanderheiden.

"Notre projet avait pour point de départ : les chansons et comptines traditionnelles des parents issus de l’immigration sont-elles véhiculées à leurs enfants ?", raconte Catarina Sena, bibliothécaire et cheville ouvrière du projet. Les papas et mamans ont donc été invités à venir chanter dans leur langue d’origine avec tous les enfants de la classe. Chaque chanson a permis de situer un pays sur une carte, de découvrir de nouvelles rythmiques, de créer un dialogue, un échange entre les parents, les élèves et les institutrices. Le tout a débouché sur un CD, avec le soutien de l’asbl Graphoui, ainsi qu’un recueil de chansons, illustré par les enfants.

"Les parents étaient fiers de transmettre ces chansons et les enfants transformés par ce moment. Certains enfants perturbateurs étaient d’un calme olympien, tandis que d’autres, plus timides, s’exprimaient avec joie", se souvient, émue, Valérie Muller, institutrice. "Ce projet a renforcé le sentiment que quelle que soit notre origine, nous avons tous des richesses. Ce projet nous a unis, parents, institutrices et élèves. Il y avait aussi moins de violence en classe, car les enfants étaient plus à l’écoute les uns des autres. Le climat était plus serein." Et d’enchaîner : "On vit dans une société où l’on a peur des différences. J’espère que ce projet pourra aider ces enfants à ne plus avoir peur de l’autre." "Car, c’est lorsque les enfants grandissent que les frontières se dressent", souligne la directrice de l’école.

Autre quartier, celui de la rue de Brabant à Schaerbeek, autre école, celle de l’Institut Ste-Marie Fraternité (fondamental). "Nous avons 31 nationalités représentées dans l’école, dont la majorité est turque, suivie du Maroc, puis d’un doux mélange des pays de l’Est, d’Afrique et d’Asie", décrit la directrice Isabelle Senterre. Ici aussi, l’école accueille deux enseignants LCO turc et marocain. "La mixité au sein de l’école est essentiellement turque et marocaine. Mais, depuis cinq ans, on observe l’émergence d’autres pays. Et on a constaté des traits de racisme et de non-acceptation de l’autre parce qu’il était différent. Nous avons donc décidé de mettre tous ces pays à l’honneur et de valoriser les différentes cultures représentées", explique Isabelle Senterre. L’école s’est donc investie depuis 2009 dans un projet centré sur la littérature jeunesse qui parcourt tous les pays représentés et se décline selon les sensibilités des enseignants et de leurs élèves. Ainsi, "en maternelle, les animatrices lecture ont invité les mamans à venir raconter des histoires de leur pays d’origine dans la langue maternelle et en français", rapporte la directrice. "Il y a un travail sur la langue d’origine, mais aussi sur l’apprentissage du français", pointe Jamila Zeroual, institutrice LCO marocaine. "L’objectif de ces projets est de confronter les enfants à la différence, mais aussi de favoriser l’intégration de ces enfants, même ceux nés en Belgique, dans la société d’accueil."

Pour autant, "les enseignants en Communauté française n’ont pas nécessairement besoin du programme LCO pour gérer et offrir aux enfants des cours d’éducation à la diversité culturelle", fait remarquer Patricia Polet. "Il y a, en effet, énormément d’écoles qui font des actions d’éducation à la diversité culturelle sans LCO, et cela doit aussi être valorisé. Le programme LCO n’est pas la condition pour faire de l’interculturel, mais c’est un excellent déclencheur."

Pour Sandrine Grosjean, chargée d’étude et de relations publiques pour le mouvement sociopédagogique CGé (ChanGement pour l’égalité), "on ne doit pas être dans un milieu multiculturel pour vivre de l’interculturel. Il faut l’inventer à chaque endroit, parce que dans chaque école, il y a des diversités, une hétérogénéité".