Belgique

A l’occasion du centenaire du SGRS, le service de renseignement de l’armée belge, et d’une expo qui s’ouvre ce samedi à Bruxelles, l’armée belge a déclassifié d’importants documents qui éclairent le rôle véritable joué par le réseau Stay-behind, démantelé fin 1990 par le ministre de la Défense de l’époque, le socialiste Guy Coëme.

Stay-behind a alimenté d’innombrables théories du complot. Certains l’ont vu jouer un rôle dans les tueries du Brabant.

D’autres ont cru qu’il s’agissait d’un occulte et puissant réseau proche de l’extrême droite.

Beaucoup ont pensé qu’il s’agissait d’une copie conforme de l’Italien Gladio.

"Rien à voir avec l’Otan"

Le réseau belge n’était pas cela. "Cette organisation n’avait rien à voir avec l’Otan, comme beaucoup de gens l’écrivent encore", nous dit le colonel honoraire Bernard Legrand, qui fut l’un des artisans du réseau et est autorisé aujourd’hui à parler. "Les Américains étaient impliqués, mais avec la CIA. Stay-behind était avant tout du renseignement. C’était un gars avec sa radio. Il devait pouvoir envoyer des renseignements sur ce qui se passait en Belgique en cas d’invasion soviétique."

Pur produit de la guerre froide, le réseau a été créé en 1949 pour mieux protéger l’Europe occidentale de la menace soviétique. Huit pays l’ont rejoint (Belgique, France, Pays-Bas, Luxembourg, Allemagne, Danemark, Italie et Norvège) et étaient associés au Royaume-Uni et aux Etats-Unis qui géraient les bases radio de Stay-behind.

Une lettre à Spaak

L’exposition "Classified", qui s’ouvre ce samedi à l’Institut des vétérans à Bruxelles, montre notamment la lettre que le chef des services secrets britanniques (SIS), Stewart Menzies, adresse en janvier 1949 au Premier ministre belge Paul-Henri Spaak pour demander à la Belgique de rejoindre Stay-behind. Dans sa réponse, Spaak pose comme condition la participation des Etats-Unis.

En Belgique, c’est une branche du renseignement militaire, le Service de Documentation et de Renseignement et d’Action (SDRA VIII) qui est chargé de mettre en place ce réseau. Ses membres s’exercent à la natation de combat, aux parachutages nocturnes et au largage de matériel derrière les lignes ennemies. Le réseau comprenait des militaires et des civils, bien placés, qui restaient dans le plus grand anonymat.

Mais en 1990, le Premier ministre italien Giulio Andreotti révèle l’existence du réseau Gladio, miné par la mafia et lié au réseau Stay-behind. Le mur de Berlin est tombé l’année précédente. Guy Coëme décide alors de supprimer le SDRA VIII alias Stay-behind.

La valise du colonel Binet

Le ministre devait pourtant une fière chandelle au renseignement militaire puisqu’il l’avait averti en 1988 que le colonel Guy Binet, pressenti pour devenir son attaché militaire adjoint, travaillait pour le renseignement soviétique. On peut voir dans "Classified" la valise à double fond de Guy Binet où il emportait des documents secrets avant d’en faire une copie et de les transmettre au GRU. On peut aussi entendre un message codé du GRU à Binet.

L’amertume des anciens agents

Les agents du SDRA VIII gardent une grande amertume de cette fermeture. "Nous étions pratiquement arrivés au sommet", nous dit Roger Durez, ex-agent spécialisé dans les télécoms et la cryptographie. "Le réseau était exceptionnel. Nous étions en parfaite entente avec la Sûreté de l’Etat", ajoute Bernard Legrand, qui n’a jamais voulu dévoiler les noms du réseau, y compris à la Justice belge.


L’exposition

Stay-behind n’est qu’un des volets de l’exposition, la première dans l’histoire du SGRS. En deux salles et plusieurs vitrines, on y apprend comment le service a été créé le 1er avril 1915, sous le nom de la Sûreté militaire et la direction de Joseph Mage, comment aussi le service a été suspendu à cause du Faux d’Utrecht. Le rôle des femmes espions dans ce service qui comprend un peu plus de 20 % de civils y est également expliqué, de même que les opérations à l’étranger comme la Corée ou l’Afghanistan.

"Nous sommes un service fier de son histoire, mais aussi désireux d’apprendre de ses fautes", a assuré hier le général Eddy Testelmans, l’actuel patron du SGRS.

"Classified" , exposition gratuite à l’Institut des vétérans, 45-46, boulevard du Régent à Bruxelles, de 10 à 18 heures sauf le dimanche et le 11 novembre, jusqu’au 6 décembre.