Belgique

Pierre Marage et Vincent Yzerbyt sont vice-recteurs à la recherche, respectivement à l’Université libre de Bruxelles (ULB) et à l’Université catholique de Louvain (UCL). Nicolas Tajeddine préside le Corps scientifique de l’UCL. Ils sont aussi et surtout chercheurs. Point par point, ils ont accepté de nous donner les balises permettant de saisir, ici et là, les dessous de leur profession.

1- Y a-t-il des pressions qui pèsent sur le chercheur  ? Si oui, lesquelles ?

“Clairement oui, c’est indéniable, elles existent, reconnaît Pierre Marage. Mais à vrai dire, je parlerais plutôt de ‘pression’au singulier. LA pression à publier. Cela, c’est tout à fait clair. Parce que c’est ça qui assure les carrières scientifiques. Et à tous les niveaux d’ailleurs. Pour un jeune, publier est essentiel parce que cela lui permet d’enrichir son CV, de poursuivre une carrière, d’être reconnu par ses pairs. Pour quelqu’un de plus expérimenté, c’est le principal critère pour obtenir des financements et faire prospérer son laboratoire.” Son collègue de l’UCL ne dit pas le contraire : “C’est vraiment le biais par lequel on évalue en partie la productivité du chercheur. Les publications constituent la preuve de la capacité de quelqu’un à produire des connaissances nouvelles. Elles sont une trace concrète et visible, jusqu’à un certain point relativement incontestable, de l’activité scientifique antérieure. C’est un bon prédicteur de ce que le chercheur est susceptible de produire à l’avenir.”

Pression il y a donc. Mais est-elle réellement légitime alors ? “Ne soyons pas puristes. Cette obligation de publier est une demande sociale”,soutient Pierre Marage. Et Nicolas Tajeddine de développer : “A partir du moment où vous travaillez dans une institution publique, c’est de l’argent de la collectivité dont il est question. Il est donc légitime qu’à un moment donné, les pouvoirs subsidiants puissent contrôler ce qu’il se fait et attendre des résultats. On peut difficilement donner à des chercheurs des masses gigantesques d’argent sans attendre un retour sur investissement. Sans compter que, dans un domaine aussi compétitif que celui des Sciences biomédicales, les enjeux sont potentiellement considérables et les coûts exorbitants.”

2- Le chercheur doit publier donc. Cette obligation n’a-t-elle pas des effets pervers ?

“C’est toute la difficulté de notre profession, affirme Pierre Marage. Le système scientifique fonctionne de manière telle qu’il faut publier tout en veillant à préserver sa crédibilité scientifique. Etre le premier à publier mais surtout ne pas se tromper, c’est toute la tension à laquelle est soumis le chercheur.” Non seulement il faut être le premier à découvrir donc, mais en plus il faut que les résultats soient intéressants . Et le même d’ajouter : “Si vous vous trompez, cela vous discrédite. Et si vous êtes pris à frauder, autant dire que votre crédibilité scientifique est réduite à néant. Les chercheurs en sont parfaitement conscients : produire oui, mais uniquement de la qualité.”

3- Face à cette tension, comment le chercheur doit-il réagir ?

“Chacun y répond à sa façon. En fonction de sa personnalité, de son tempérament aussi, décrit le vice-recteur ulbiste.

4- Une fois que certains esprits faiblissent, c’est là qu’apparaît la fraude alors ?

A cette question, nos chercheurs répondent unanimement : il faut bien distinguer la fraude intentionnelle des cas de légèreté, de nonchalance, de négligence. “La fraude intentionnelle, elle existe depuis toujours, cela relève de la pathologie, estime M. Marage. Le fraudeur intentionnel, c’est celui qui va enlever délibérément des données parce qu’elles peuvent contredire ce qu’il voudrait démontrer. Il ne s’agit donc pas de celui qui, parce qu’il pense que la lignée de souris sur laquelle il travaille est affectée par un virus ou parce qu’il soupçonne qu’un des instruments ne fonctionnait pas pendant une partie de l’expérience, prend la décision d’écarter ces données-là. Ecarter des données n’est pas un problème en soi. Sélectionner les bonnes données, c’est même tout le travail du scientifique.”

A côté de la fraude intentionnelle, il y a donc les cas dits “de légèreté”. “Ici, je ne sais pas s’il faut parler de fraude, mais à tout le moins d’estompement de la norme, déclare Nicolas Tajeddine. Il est clair que la pression qui est générée par le besoin de publication fait que les résultats publiés sont moins solides que ce que l’on pourrait souhaiter. Par exemple, si vous vous plongez dans la littérature biomédicale, vous constatez que, au fil du temps, le N, le nombre de fois que l’on reproduit une même expérience, a tendance à diminuer. On reproduit de moins en moins de fois les expériences parce que l’on doit publier toujours plus vite.”

Et le même de pointer, dans la foulée, une certaine complicité tacite et la responsabilité partagée des chercheurs et des éditeurs de journaux scientifiques dans la publication précipitée de certains articles : “Il y a des journaux scientifiques qui sont d’excellente qualité, d’autres qui le sont un peu moins. Pour ces derniers, il est parfois moins aisé de remplir les pages. Ainsi, il arrive qu’ils acceptent des articles qui ne sont pas toujours d’un niveau exceptionnel, y compris sur le plan de la rigueur scientifique.” Vincent Yzerbyt voit les choses différemment : “L’embarras du choix existe du côté des scientifiques. Il y a tellement de propositions de publications que les revues scientifiques sont amenées à publier la chose la plus incroyable, la plus extraordinaire. Il y a donc une tentation d’enjoliver vos données pour qu’elles soient plus ‘sexy’. D’ailleurs, les fraudes les plus éclatantes touchent souvent des journaux très prestigieux, parce que c’est dans ces supports-là que cela compte de publier. C’est notre fameux ‘facteur d’impact’.”

5- Peut-on éviter ces cas de légèreté ?

Si la fraude intentionnelle ne peut effectivement pas être maîtrisée, déplorent nos trois chercheurs, les cas de légèreté peuvent être évités. D’abord, via la formation et l’éducation du chercheur à la déontologie. Ensuite, par le contrôle des pairs. “Quoi que l’on fasse, il est capital que l’on essaye de le faire collectivement. De manière à avoir une série d’étapes qui soient ouvertes, transparentes et soumises à autrui. Il ne faut pas prendre une décision de façon isolée”, insiste Vincent Yzerbyt. Enfin, par un mécanisme de sanctions. “A un moment donné, il faut rappeler la règle, insiste Nicolas Tajeddine. C’est un milieu qui nécessite un certain contrôle, une éthique, un sens critique. Comme dans beaucoup de corporations d’ailleurs. Le monde des Sciences est un monde très compétitif. S’il ne faut pas stigmatiser les chercheurs, il ne faut pas non plus tomber dans l’angélisme. Tous les chercheurs ne rêvent pas de sauver des vies. Vous savez, ces images d’Epinal du Télévie où on voit les gentils chercheurs qui débarquent en blouses blanches et qui rêvent de sauver des pauvres petits enfants leucémiques. S’il est vrai qu’ils ont plutôt bonne presse, il est temps que certains d’entre eux comprennent qu’ils ne sont pas au-dessus des lois.” Et le même de terminer : “Je pense que les chercheurs, eux aussi, doivent faire leur examen de conscience.”Le débat reste ouvert. Incontestablement.