Belgique

En 1978, le théologien louvaniste Jan Kerkhofs eut l’idée ingénieuse de vouloir interroger à intervalles plus ou moins réguliers les Européens sur leurs valeurs. Trois ans après, la première édition des "European values studies" voyait le jour dans la plupart des pays de l’Union de cette époque. On remit cela en 1990, 1999 et 2009.

Chaque fois, la Belgique fut de la partie ; chaque fois, un autre éminent professeur de la KUL, Karel Dobbelaere, en fut un des maîtres d’œuvre. A l’occasion de la sortie de la version francophone de l’étude belge, il nous en a précisé les grandes lignes avec sa complice et épouse, Liliane Voyé (UCL), auxquels il faut aussi associer Koen Abts, tout frais émoulu docteur en sciences sociales, dans la réalisation de ce volet national.

Que retenir globalement de leur analyse ? Pour les coordinateurs belges, "si la société contemporaine a changé dans presque tous les domaines, on notera que certains de ces changements ont marqué le pas ou ont même fait long feu. En tout cas, pour ce qui est de la Belgique, on ne peut pas parler de bouleversements majeurs sur le plan des valeurs au cours de la dernière décennie. Par contre, il devient de plus en plus évident que les cadres traditionnels ne cessent de perdre leur pouvoir d’intégration. Les citoyens se façonnent de plus en plus leurs propres modes de vie à partir de nouveaux cadres et modèles normatifs distillés par les moyens de communication de masse qui inspirent et guident leur comportement. Notre défi en commençant cette étude était clair : pas question de nous appesantir sur la disparition du monde ancien mais tenter d’esquisser celui qui se profile en espérant évidemment que les décideurs en tiennent compte, ce qui n’a jamais été vraiment le cas jusqu’ici et c’est fort dommage "

Affinons les conclusions : "Les données que nous avons récoltées confirment dans une large mesure la thèse de l’individualisation et de la sécularisation, ce qui cadre parfaitement avec l’évolution du rôle et de l’influence des institutions traditionnelles. Dans une société où l’individuation se poursuit, de plus en plus de nos compatriotes veulent avoir une plus grande emprise sur leur propre temps, leur propre corps, leur propre cadre de vie. Et ils voudraient que leur propre vision de la vie se reflète sur tous les aspects de leur vie quotidienne. Cette mutation culturelle va de pair avec une détraditionnalisation galopante de la société et avec la perte des certitudes traditionnelles".

Dans l’enquête, les exemples foisonnent. En leur qualité de sociologues de la religion - ils ont d’autres dadas aussi ! - le duo Dobbelaere-Voyé montre ainsi les conséquences du déclin de l’Eglise. On ne peut nier que l’identification avec la foi catholique et avec l’institution ecclésiale ne cesse de décliner : "Alors qu’en 1981, près de 75 % de la population belge se déclaraient encore catholiques, ce n’est plus le cas aujourd’hui que pour la moitié d’eux. En même temps, la proportion de catholiques périphériques et non pratiquants ne cesse de croître. En 2009, près de sept Belges sur dix ne vont jamais ou très exceptionnellement à l’église. Davantage encore : près d’un quart des Belges n’ont pas été élevés dans un milieu catholique".

Comme le soulignent les auteurs, il ne faut pas mettre tous les éléments dans le même sac : "Une tendance amorcée dans les années nonante implique de fait que de plus en plus de jeunes sont élevés dans des familles non religieuses mais dans les années quatre-vingt la sécularisation de la société découlait surtout de la rupture avec la foi ou de l’abandon de la pratique religieuse régulière".

Mais en même temps, la sécularisation n’empêche pas que certains rites de passage restent toujours observés même s’ils connaissent aussi de réelles chutes de décennie en décennie. Paradoxe, quoique : toujours en même temps, une certaine ferveur religieuse connaît toujours un grand succès ; que l’on songe, par exemple, au succès des lieux de pèlerinage !

Notons que le changement de valeurs ne touche pas que l’observation des rites : "il y a 30 ans, 80 % de la population croyait encore en Dieu alors qu’ils sont un peu moins de 60 % aujourd’hui. Ajoutons à cela que la vision traditionnelle de ce Dieu s’estompe aussi : deux fois plus de personnes voient davantage Dieu comme un vague principe de vie ou une lointaine puissance supérieure que comme une personne".

Autre constat : les Belges consomment de plus en plus la "religion à la carte". Alors que les perceptions sur l’au-delà, l’enfer, le péché restent remarquablement stables depuis 1981, pas mal de croyants qui se sont distanciés de la doctrine catholique officielle se sont bâtis une pratique et un credo personnels avec un étonnant patchwork de pratiques et de croyances qui mélangent parfois des éléments catholiques avec des éléments d’autres religions ou même, horresco referens, de superstitions. Enfin, les auteurs nous présentent aussi les "catholiques sécularisés", à savoir 8 % des Belges qui allient une religiosité qui leur est propre et un attachement aux rites de passage lors des grands moments de l’existence. Un phénomène que l’on qualifie de "believing without belonging"

Liliane Voyé, Karel Dobbelaere et Jaak Billiet constatent aussi le déclin de l’influence normative de l’Eglise sur la société et l’individu : "En 2009, à peine un Belge sur trois a encore confiance en l’Eglise". Précision : l’étude a été menée avant le séisme provoqué par l’affaire Vangheluwe

Autre institution à se retrouver dans une certaine tourmente : c’est la politique. Si à peine un tiers des Belges la trouvent encore (très) importante en 2009, force est de constater que "le diagnostic pessimiste selon lequel la population deviendrait de plus en plus passive et indifférente au niveau politique ne se vérifie cependant pas. Il n’y a pas de tendance croissante à l’apathie politique, ce qui n’empêche pas qu’un Belge sur trois soit totalement apolitique".

En fait, l’enquête montre que la révolution de la participation des années septante et quatre-vingt a fait long feu : "Si on se montre un peu plus tolérant vis-à-vis de formes d’action autorisées comme des manifestations, l’engagement est devenu plus éphémère et plus informel. Aujourd’hui, les gens s’expriment moins via des relais organisés et formels comme les partis ou les syndicats mais le font de manière plus informelle via les nouveaux médias sociaux". Cela dit, les auteurs insistent sur le fait que ceci ne signifie pas la fin de la modernité organisée mais une certaine évolution

On épinglera encore en marge de ces lignes de faîte que les Belges, toutes régions confondues, sont souvent plus proches de leur voisin "national" - régional - que d’un hypothétique cousin français ou néerlandais. Pas inutile à rappeler si l’on a des velléités "rattachistes" ou de "Grande Néerlande"

Le fossé en matière religieuse n’existe plus, du reste, entre francophones et néerlandophones en raison de la décléricalisation galopante de la Flandre mais il n’y a pour ainsi dire plus de différences non plus entre les positions éthiques respectives en matière de libre disposition du corps et de permissivité sociale. Et comme on l’avait déjà écrit lors de la sortie de la version flamande de l’enquête, cette dernière met aussi à mal les clichés du "Flamand, grand travailleur" face à un Wallon "nonchalant et paresseux". Mieux encore : "Le travail est plus central dans la vie des Wallons et des Bruxellois que dans celle des Flamands" et "l’éthique du travail est aussi plus élevée en Wallonie qu’en Flandre" Ben, mon Bart (De Wever), si nous osons dire

"Autres temps, autres mœurs", Liliane Voyé, Karel Dobbelaere et Koen Abts (édit) ; 296 pp ; FRB et Racine Campus