Belgique

Le 22 octobre 2007, à Lodelinsart, Sadia Sheikh est abattue de deux coups de feu par son frère Mudusar, au domicile de ses parents. La jeune fille a 20 ans. De nationalité pakistanaise, de religion musulmane, elle a suivi des cours de graduat en sciences juridiques à l’Université du travail. Son meurtre, c’est ce qu’on appellera bientôt un "crime d’honneur". L’honneur, c’est celui que sa famille estimait avoir perdu : elle avait marié par Internet Sadia à un cousin résidant au Pakistan, mais la jeune fille projetait d’épouser un jeune condisciple, non musulman.

Quatre membres de la famille Sheikh comparaîtront, dès ce lundi, devant la cour d’assises du Hainaut, pour ce procès exceptionnel en raison du mobile qui y a conduit le meurtrier en aveux et ses proches - le père, Mahmood, la mère, Parveen, et Sarya, la sœur de Sadia. Présente au moment du meurtre et blessée par Mudusar, Sarya est, comme son père et sa mère, soupçonnée d’avoir pris part au complot familial dont Mudusar était le bras armé.

A l’approche de ses 18 ans, Sadia est enceinte, après une relation avec un jeune Pakistanais. Un avortement imposé y met un terme. Sadia apprend alors que sa famille a choisi de la marier avec un cousin qui vit au Pakistan et qu’elle ne connaît pas. Elle quitte le domicile familial, mais un chantage affectif s’organise, qui lui fait croire que sa mère va se suicider. Quand elle revient, le mariage forcé est "célébré", via Internet et sans aucune valeur légale. Sadia devrait le concrétiser au Pakistan.

Mais en mai 2006, elle fait la connaissance d’un condisciple, Jean Navarre et, au début de l’année 2007, elle déménage en dissimulant son adresse à ses parents. Des recherches s’efforcent de la localiser. Son frère Mudusar le dira, il s’agit pour la famille de "ne pas faillir à la parole donnée et de cette manière, ne pas perdre la face devant tout le monde". En juin, Sadia se fiance avec Jean Navarre, mais son frère apprend alors où elle se trouve et il entreprend de rétablir les liens. Début octobre, pourtant, quelques jours avant le meurtre, il rédige une lettre que l’enquête authentifiera, et dans laquelle il annonce clairement ses intentions meurtrières. Quand les contacts familiaux se renouent, Sadia apprend aux siens son projet de mariage avec Jean Navarre, une hypothèse à laquelle ses proches refusaient de croire.

Le jour du meurtre, les parents sont absents de leur maison de Lodelinsart quand Sadia y arrive avec son frère. Sa sœur Sarya y est aussi.

Dans la première version qu’elle donnera, Sarya prétendra qu’elle était à l’étage quand elle a entendu le bruit d’une dispute entre Mudusar et Sadia, au rez-de-chaussée et qu’elle a entendu des coups de feu alors qu’elle était dans l’escalier. Elle serait alors intervenue pour protéger sa sœur, et des coups de feu l’auraient atteinte. Après quoi, dit-elle, elle est sortie chercher du secours pendant que Sadia agonisait.

L’expertise balistique mettra à mal ce récit, pour avancer que Sarya a été blessée au bras, non pas en s’interposant pour protéger sa sœur, mais bien en la retenant, par l’arrière du corps, pour l’empêcher de fuir. Le meurtre commis, Mudusar a fui. Il a été arrêté trois mois plus tard et l’enquête a mis à jour des indices tant de complot préalable au crime, que de l’aide ensuite apportée au fuyard.

Un expert chargé d’examiner la problématique des mariages forcés a avancé que son père se considérait déshonoré par l’attitude de Sadia, Mudusar étant le garant de cet honneur. Quant à la mère, intervenue pour culpabiliser sa fille, elle n’a cessé de lui rappeler l’importance du mariage, ce qu’il représentait pour la famille, le clan ou l’ensemble de la communauté.

Seul Mudusar, le frère de Sadia, est encore détenu. Il est, comme ses parents et sa sœur Sarya, accusé de l’assassinat de Sadia, avec pour circonstance aggravante la haine, le mépris ou l’hostilité à l’égard d’une personne en raison notamment de sa conviction religieuse ou philosophique. A quoi s’ajoute la tentative de mariage forcé dont Sadia a été la victime. Les débats devraient occuper quatre semaines d’audience.