Belgique

Boycotts, menaces, injures… Sans avoir vu venir le vent de la tempête, simplement soucieux de privilégier les exportations de son sirop de Liège, l’Aubelois Bernard Meurens s’est retrouvé au cœur d’une virulente polémique faisant suite à un article paru samedi dans Sudpresse, qui expliquait la certification halal dont avait bénéficié son produit. Il le répète pourtant aux médias : ni la composition ni la recette de son produit n’ont évolué. Il a simplement souhaité vérifier que ces dernières étaient conformes aux prescrits religieux des musulmans pour pouvoir le garantir sur les marchés étrangers.

Qu’importe, les injures ont plu, et Bernard Meurens a été le premier étonné face à ce qu’il a ressenti comme étant un " climat d’islamophobie" qui l’a à son tour visé. Car une telle crispation cristallisée autour du halal n’est pas inédite, et porte le témoignage du climat de plus en plus difficile qui entoure les questions liées à l’islam, ou les légitimes débats relatifs à la définition de la laïcité.

Pourtant, comme le rappelait ironiquement Bernard Meurens lui-même ce mardi, dans Sudpresse, " quand on mange une feuille de salade, c’est halal aussi " .

Un champ d’application très large

Halal, en arabe, signifie simplement "licite", et concerne un champ d’application bien plus large que celui du seul secteur agroalimentaire.

" La certification halal s’applique en effet également aux médicaments (vaccins, alicaments, etc.), aux cosmétiques et aux produits de soins personnels, aux vêtements et aux services tels que la banque, la finance, les hôtels - restaurants et même la logistique ", explique-t-on sur le site du Club Halal organisé par l’Agence wallonne à l’exportation (Awex).

La conformité de l’abattage

Ce que consomment les musulmans doit répondre en effet à une série de critères qui trouvent leurs origines dans le Coran, ce qui n’empêche nullement des interprétations variées.

Pour les aliments par exemple, la loi islamique interdit qu’un aliment halal puisse contenir du cochon ainsi que d’autres et multiples espèces telles que le chien, le serpent, les animaux carnivores munis de griffes…

Si l’alcool est proscrit, c’est également l’abattage qui est soumis à plusieurs règles. Ainsi, la personne chargée de l’abattage doit être un musulman, et prononcera une invocation au nom d’Allah. L’ abattage, quant à lui, "doit consister à couper la trachée, l’œsophage et les principales artères et veines situées dans la région du cou " d’un animal encore vivant, peut-on lire sur le site d’EuroHalal, un des vingt acteurs belges actifs dans la certification.

S’ils sont exécutés de manière professionnelle, explique en substance Marc Deschamps, expert pour le Club Halal, ces prescrits n’entrent nullement en contradiction avec les règles sanitaires ou relatives, dans notre pays, au bien-être animal (avis que ne partagent pas certains observateurs, dont l’organisation de défense des droits des animaux Gaïa).

Un marché trouble, mais lucratif

Du respect de ces règles, découle un marché du halal sur lequel n’hésitent pas à rebondir de très nombreuses entreprises belges. L’Awex a ainsi mis en place son Club Halal qui permet à une centaine d’entreprises d’échanger des informations indispensables en vue d’une bonne insertion sur ce marché aux contours flous. " Contrairement au label bio qui se base sur un code humain, le label halal s’appuie sur des textes sacrés dont résultent de nombreuses interprétations. Il y a donc énormément d’associations, religieuses ou non, qui participent au processus de certification. En fonction du pays dans lesquels elles souhaitent investir, nous conseillons à nos entreprises les certificateurs appropriés ", explique Marc Deschamps.

Se croisent donc autour du marché du halal des ambitions économiques, politiques ou religieuses qui ne favorisent pas toujours sa transparence en profitant de l’absence de normes universelles, mais qui n’entravent nullement son essor. Que ce soit pour des raisons identitaires ou sincèrement religieuses, les prescrits coraniques gardent en effet une grande importance dans la vie de très nombreux musulmans.

" De plus , conclut Marc Deschamps, le pouvoir d’achat de bien des musulmans installés dans nos pays croît, alors que la mondialisation impose l’établissement de ces labels pour aider les musulmans du monde entier à y voir plus clair parmi la diversité des produits qui leur arrive. "


"Des réactions téléguidées"

Il tient à garder l’anonymat, mais cet expert du marché halal est formel : le tollé engendré par la certification du sirop de Liège de l’entreprise Meurens (voir ci-contre) n’est "pas naturel" , mais " plutôt téléguidé par certains" . " Aucun produit certifié halal ne s’est fait allumer de la sorte en Belgique , explique notre interlocuteur qui a notamment travaillé pour la Commission européenne. Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est parce qu’on touche à un produit traditionnel. La kriek a aussi eu sa certification halal et on n’a jamais vu tant de réactions négatives. D’autant qu’ici, rien n’a été changé sur le produit."

D’après le consultant, on assiste, en fait, à une véritable "guerre commerciale" entre producteurs de sirop de Liège. " J’ai suivi les réseaux sociaux tout le week-end et il existe clairement des blogueurs anonymes qui sont là pour exciter les gens et appeler au boycott du sirop de Meurens. Pour des raisons économiques, certains verraient d’un très bon œil que le producteur renonce à sa certification halal face à ce tollé. Je connais notamment un producteur néerlandais, certifié halal en toute discrétion, qui doit se réjouir."

Notre interlocuteur le rappelle : le marché du sirop de Liège s’est "resserré" à la suite de l’embargo russe. Le produit, à base de poires, y est ainsi interdit. " La poire est le produit qui souffre le plus de cet embargo en Belgique, avec une chute du prix de 40 % depuis le début de la crise. Le besoin d’exporter vers certains pays musulmans devient essentiel." Ces nouveaux marchés auraient un énorme potentiel, notamment par l’usage qui est fait de ce sirop dans plusieurs sauces et sodas locaux.

Des agriculteurs frileux

Enfin, notre expert regrette la "frilosité" des agriculteurs belges à se tourner vers ce type de marchés. "Luxlait, qui représente la majorité du lait produit au grand-duché de Luxembourg, est devenu 100 % halal. Avez-vous entendu les Luxembourgeois, pourtant réputés conservateurs, s’en plaindre ? Au contraire : on voit que les agriculteurs grand-ducaux sont ceux qui surmontent le mieux la crise du lait actuelle en Europe, grâce à ces exportations vers de nouveaux marchés."