Belgique

Fiction

Qu'elle était belle cette Meuse. Et cette petite cité, sage et gentille, qui l'accueillait. Qui déroulait ses coteaux pour mieux se laisser caresser par ses eaux. Une ville d'eau, c'est toujours plus beau. Comment pouvait-on ne pas aimer cette ville? Namur...

Oui, mais. Et Liège alors? Oui, évidemment, il y avait Liège. C'était mieux. Beaucoup mieux. L'ardeur. La joie. La folie, parfois. Liège, c'était son berceau à lui. Son terrain de jeu. Son aire de plaisir. La ville qui l'avait vu grandir, qui l'avait vu s'épanouir. Jeune. Puis adolescent avec, paraît-il, des bouches aussi belles et sauvages que celles de Julien Clerc. Avec un peu d'imagination, on pouvait l'imaginer en jeans, à la sortie des cours, roulant les yeux doux aux jeunes filles en fleurs. A celles qui venaient à l'école en sabots...

Liège, c'était sa ville. Même s'il n'était pas (encore?) parvenu à en diriger le destin, il la voyait évoluer avec un certain plaisir. Finis, depuis longtemps, les grèves des éboueurs, les dettes impayables, les scandales des abribus, l'interminable reconversion de la sidérurgie.

Aujourd'hui, Liège, c'était un peu la Barcelone du Nord. Eh, rastrin, m'fi... Barcelone... Eh Gaudi, ou esti? El mèèr, ou estelle? D'accord, il y avait encore beaucoup de chemin pour faire de "Lidge", une ville aussi passionnante, fascinante, éblouissante que Barcelone. Mais au moins, la volonté des forces vives de Liège était-elle là. La splendide gare de Calatrava était le signal, le coup d'envoi d'une restauration urbaine qui promettait d'être audacieuse, éclairée, moderniste. Partout, des projets voyaient le jour. Liège donc, semblait bien partie pour être un jour la ville que les touristes étrangers visiteraient, au même titre que Bruges ou Gand, dans un style plus ancien. A Liège, on viendrait désormais pour son architecture avantagardiste, pour ses boutiques d'hôtel, pour ses magasins, pour ses vitrines d'exception. Et ce jour-là, c'est sûr, il en serait le premier citoyen. Le bourgmestre. Le maïeur. En plus du reste. Car le cumul, il aimait cela.

Tu rêves, tu rêves. Mais non.

Il ouvrit les yeux. De la terrasse de cette demeure patricienne où il s'était installé, il pouvait admirer la citadelle de Namur. Pourquoi les Namurois avaient-ils refusé ce projet de Mario Botta, cet architecte de génie qui avait proposé de construire un Parlement-bateau sur le site du Grognon? Une oeuvre exceptionnelle, qui aurait un peu secoué Namur où l'on cherchait toujours en vain des traces architecturales un peu audacieuses. On serait venu du monde entier pour voir ce bâtiment. Turin, Séoul, Cologne, Toronto: ces villes avaient osé faire confiance à Botta qui leur avait créé d'admirables bâtiments-musées, de véritables cathédrales civiles. Quelle trace les architectes contemporains laisseraient à Namur? Des petites maisons formatées en briques jaunes tristement rangées l'une à côté de l'autre. Ici, tout était sage et ordonné.

Pourtant, cela n'avait pas toujours été comme cela. Namur avait été le symbole de la puissance et de la gloire de tous ceux qui s'étaient installés ici. Ou qui étaient partis d'ici: Yolande de Namur n'était-elle pas devenue reine de Hongrie... Blanche de Namur, reine de Norvège, de Suède et de Scanie? Bauduin II de Courtenay, roi de Constantinople... Son sacre de Namur à lui, il le sentait, il se savait, serait le point de départ d'un dessein plus grand, plus noble, plus grand que celui dans lequel il s'était confiné jusqu'ici. Sa carrière, il en était fier. Mais que retiendrait-on de lui dans l'Histoire, la grande: qu'il avait, par ses réformes successives, accordé quelques sesterces supplémentaires aux contribuables étranglés ?

Son projet était plus grand. Il voulait être celui qui, d'ici, de Namur, unifierait un jour la Belgique romande, romane, francophone, wallonne.

Ah bon sang, pourquoi personne n'avait-il jamais trouvé une appellation à la réunion des Wallons et des francophones de Bruxelles? Flandre, cela sonnait bien. On savait ce que c'était, la Flandre. Mais le pays qu'il voulait créer, lui, ce petit paradis fiscal qu'il rêvait de voir naître au centre de l'Europe et dont il deviendrait le régent, que dis-je, le Roi, il faudrait quand même bien, un jour, lui donner un nom... Son fidèle Laurent, toujours l'esprit en éveil, jamais à court d'une idée, d'un bon mot, d'une formule, d'un slogan, lui avait déjà fourni quantité d'appellations: de toutes celles-là, "Principauté de..." lui plaisait le plus. Parce que cela faisait Principauté de Liège et Principauté de Monaco. Mais principauté de quoi ? De Namur, ce n'était pas très bling bling. Principauté de Bruxelles? Les Wallons ne seraient pas contents. Toutes les appellations du style "Wallonie-Bruxelles", "Franco-Wallonie", "Belgique romande ou romane" trahissaient un non choix, une hésitation. Et pourquoi pas reprendre l'appellation Belgique, puisque les Flamands n'en voulaient plus.

Lui, ce qu'il aimait, c'était décider, trancher, choisir et... imposer. Mais bon, cela, ce serait pour après. Oui mais, quand? Quand les Flamands auraient enfin eu le courage de réclamer franchement ce qu'ils se disaient entre eux, à savoir qu'ils voulaient leur indépendance pure et simple. Mais pour cela, il fallait qu'ils acceptent de négocier une séparation à l'amiable avec les francophones. Et qu'ils acceptent l'établissement d'un lien géographique entre les communes de la périphérie bruxelloise et la Wallonie. Les francophones étaient prêts: une partie de Rhode-Saint-Genèse devrait changer de statut et passer sous la bannière bruxelloise. Une partie seulement: on ne toucherait pas au quartier où vivait le président de la Chambre et ancien président du CD&V, Herman Van Rompuy.

Ce jour viendrait, il en était sûr et certain. Et ce jour-là... il serait le maître, le seul. Ce serait le sacre. Il inviterait les grands, les riches, les célèbres. Nicolas Sarkozy viendrait, c'est sûr, sans doute avec Johnny Hallyday et Laetitia. Barack Obama, ce serait bien. Le Dalaï Lama? Il demanderait à Anne-Marie Lizin. Joseph Kabila? Depuis le départ de Karel De Gucht à la Commission européenne, les relations étaient rétablies - il demanderait à Colette Braeckman d'intervenir. Pour faire plaisir à sa femme, il demanderait aussi à Richard Gere d'être là. Tom Cruise, c'était plus délicat. Déjà la liste s'allongeait. La montée des marches de Cannes, ce serait de la petite bière à côté de sa réception à lui. Match, Gala, Ola! s'arracheraient l'exclusivité des photos.

Patience, patience. Il lui en faudrait, il en avait eu. C'est à force de patience, de travail, de persuasion, à coups de petites phrases assassines aussi qu'il avait peu à peu réussi à s'imposer dans le paysage politique dans lequel il évoluait. Son plus beau souvenir politique, son coup de maître, il l'avait posé le 10 juin 2007. Ce jour-là, alors que ses ennemis (et même ses soi-disant amis) avaient douté de sa stratégie, de son offensive anti-socialiste, il avait fait de sa formation la première de Wallonie et de Bruxelles. Il avait annoncé qu'il ferait bouger le centre de gravité. Ce fut fait et de quelle manière ! Un triomphe. Il avait aimé, a-do-ré cette victoire méritée. Pendant 3 semaines, il avait fait défiler à ses pieds tout ce que la Belgique compte comme décideurs et gens influents. Ah, si seulement il avait pu continuer, concrétiser sa victoire. Il aurait pu, lui, négocier un accord gouvernemental "si on l'avait laissé faire". Mais non, il avait fallu qu'on confie le pays à ce petit Flamand d'Ypres qui n'y connaissait rien à rien. Supporter du Standard, comme lui! Et alors? Même pas capable de déposer une note cohérente sur la réforme de l'Etat. De plus, pour gagner en Flandre, ce petit homme avait dû constituer un cartel avec un parti séparatiste, oui, parti dont le président, l'été, n'aimait rien tant que se balader en culotte de cuir dans les forêts bavaroises. Donc, l'homme choisi par la seule Flandre pour diriger le pays à la tête d'un gouvernement à 5 têtes n'avait rien fait de bon. Attendre, attendre, attendre. Et aller se présenter au Pérou, en Slovénie, au Luxembourg...

Pendant un an, la soi-disant majorité s'était entredéchirée sous l'oeil ébaubi et de plus en plus agacé des électeurs dont certains commençaient à penser sérieusement à quitter le pays. Triste spectacle.

De plus en plus de gens se posaient sérieusement la question: ce pays avait-il un avenir? Dès lors que les Flamands, de plus en plus repliés sur eux-mêmes, angoissés à l'idée que l'on puisse parler une autre langue que la leur sur leur territoire, souhaitaient finalement la rupture, quel intérêt y avait-il à s'acharner à maintenir un semblant d'Etat fédéral... Ils voulaient leur indépendance? Qu'ils la prennent! D'autant que les tendances les plus dures avaient fini par l'emporter chez eux. Dans ce souci de purification linguistique, les autorités flamandes avaient fini par interdire toute mention commerciale qui n'était pas en néerlandais. Une villa "For sale" à Overijse? Interdit. Te koop! Le dimanche, la famille Vandoorne n'allait plus manger son hamburger chez "Quik" mais chez "Rap en goed". On allait acheter ses chaussures, non plus chez Brantano mais chez "Van Brant". Toutes les pizzerias étaient devenues des "Tarteque" et pour se relaxer, les Flamandes n'allaient plus au " Spa" mais au "Stende" (par référence à Oostende). Alors qu'en juin 2007, le prénom "Yves" était revenu en force dans les états civils, il était maintenant supplanté par "Bart". Parce qu'ils chantaient trop en français, Arno et Axelle Red étaient boycottés. Les boucheries "Lenoir" étaient rebaptisées "Dezwart" ou "Delzwart"... Pour vivre heureux, vivons cachés: tel était devenue la devise de la Flandre. Ce ne sont pas les multiples condamnations internationales qui avaient fait changé d'un iota la politique menée par les ultras flamingants qui, dans tous les partis démocratiques du Nord du pays, avaient pris le pouvoir.

Au Sud, tout allait beaucoup mieux depuis qu'il était devenu, il y a deux ans maintenant, le chef, le ministre-Président du gouvernement wallon, francophone et bruxellois.

Car on avait fini par ne faire qu'un seul gouvernement pour Bruxelles et la Wallonie. La Communauté française? Dissoute. Psssssht... D'ailleurs, on ne disait plus ministre-Président, mais Premier ministre. En-fin, il était devenu Premier ministre d'une nation en devenir. Restait juste, comme on l'a dit, à lui trouver un nom.

Cela n'avait pas été sans peine. Bien sûr, il n'avait pas obtenu de majorité absolue aux élections de juin 2009. Mais il avait triomphé d'une manière su-per-be. Quasiment 35 pc en Wallonie et 30 pc à Bruxelles. Dingue. Et comble de son plaisir, pour gouverner, il avait scellé un accord avec les écologistes qui eux aussi avaient cartonné, relayant ainsi dans l'opposition ses ennemis de toujours: les socialistes et les humanistes.

Mais n'était-ce pas là un juste retour des choses?, disait sa petite cour. Pendant que ses adversaires perdaient leur temps et leur âme dans des négociations institutionnelles, lui s'intéressait au travail, à l'économie, aux indépendants, aux entreprises, au pouvoir d'achat, à la fiscalité. Et c'était bien ce que les gens attendaient, même s'il n'avait toujours pas dit comment il financerait ses belles promesses.

D'ailleurs, les résultats étaient là. Depuis qu'il gouvernait son "pays", les choses avaient changé. Les grèves des Tec n'étaient plus qu'un lointain souvenir. Virés, les syndicalistes récalcitrants; remerciés, les agitateurs invétérés; éloignés, les fainéants. Les transports en commun roulaient. La fiscalité pour les entreprises avait fondu. Et les investisseurs faisaient la file, tous les jours devant l'Elysette. Le Herald Tribune, le Financial Times, The Economist, les Echos, avaient déjà consacré nombreux articles au miracle économique qui était en train de se produire dans l'ancienne Belgique comme ils l'appelaient, sous la direction d'un homme que l'on disait éclairé.

Oui, bientôt, après la séparation officielle du pays, il serait le maître, celui qui avait redressé une Région autrefois en perdition, celui qui avait changé les mentalités, redressé les courbes de croissance et d'emploi.

* * *

Mais pourquoi, le secouait-on ainsi, si bien installé face à la citadelle de Namur? Il devait s'être assoupi. Car il sentit soudain que quelqu'un le secouait avec un peu plus de vigueur que d'habitude.

- Président, président, réveillez-vous!

- ...

- Président, président...

Il ouvrit les yeux. A côté de lui, Laurent se tenait debout. Non, il n'était pas à Namur, sur la terrasse de l'Elysette. Mais dans sa maison de Hesbaye. Tout à coup, les images défilèrent devant lui. Son triomphe électoral, Namur, Liège, Barcelone, les investisseurs, les TEC, Sarkozy, Johnny... N'était-ce donc qu'un rêve?

Petit à petit, il reprit ses esprits. Sur le journal posé à ses côtés, il aperçut une date: samedi 6 et dimanche 7 juin 2009 et la manchette: "Tous aux urnes".

- Quel jour sommes-nous?, balbutia-t-il. Tout le monde éclata de rire, prenant cette question pour un nouveau trait d'humour. Personne ne comprit qu'il parlait sérieusement.

- Euh... fit Laurent... J'ai les premières estimations, président.

Il prit la feuille. Il pointa ses yeux dans ceux de Laurent. Mais il était incapable de traduire l'expression qu'il y lisait. Cette petite lueur, était-ce de la joie ? N'y avait-il pas aussi, sur ce visage, les signes d'une profonde déception?

Il chaussa ses lunettes. Et lentement, très lentement, il découvrit les chiffres qui s'alignaient. Didier Reynders redressa la tête et dit, presque malgré lui:

- Pas possible...