Belgique

Une fois radicalisé, un individu peut-il se "déradicaliser"? Pour Serge Garcet, psychologue, la déradicalisation est un leurre: dès que les représentations ont été transformées, on ne peut revenir en arrière, a-t-il exposé mercredi à la cour d'assises de Bruxelles qui juge l'attentat au Musée juif de Belgique perpétré en 2014. "Tout comportement, acte ou pensée résulte d'un traitement basé sur des contenus, des représentations, des images", a expliqué M. Garcet. "Un processus cognitif opère alors, soit la capacité d'organiser ces représentations. En ressort une anticipation des comportements: 'si je fais ça, je risque une conséquence positive'. Le comportement est régi par les conséquences: si elle est positive pour moi, je le fais", a-t-il illustré.

Un processus d'autoréflexion et d'autorégulation est également à l'oeuvre. Si un acte a une conséquence positive, on le réitère. Sinon on l'élimine. "C'est important en matière de radicalisation car on a l'idée de répétition d'un comportement porteur de sens pour une personne."

La radicalisation transforme le sens moral, la représentation des images. Il s'agit d'un processus progressif, a souligné le psychologue, insistant sur le fait qu'il n'existait pas une logique unique, un parcours unique.

La recherche sur ce phénomène part du postulat qu'il existe, avant toute phase de radicalisation, un sentiment de privation ou de frustration. Celui-ci "va se nourrir d'une analyse du sujet de sa situation par rapport aux autres. Il est dans une logique de comparaison et se sent défavorisé par rapport à un individu, un groupe, une religion..."

La personne s'identifie dès lors en opposition aux autres, dans un processus d'individualisation et de différenciation. "C'est une définition négative de soi. En outre, la personne s'oriente vers une émotion négative telle que la frustration, la colère, la jalousie...", a poursuivi l'expert. L'individu s'identifie aussi à une communauté "discriminée ou moquée. Il peut alors devenir un semblable".

M. Garcet a distingué trois moments dans la radicalisation: la fascination, la radicalisation et l'engagement violent. Plus la personne avance dans le processus, plus elle va faire appel au groupe. "Il ne s'agit pas d'endoctrinement", a martelé le psychologue. "C'est un processus d'adhésion, conversationnel: par les échanges, je trouve progressivement du sens dans ce que l'autre me dit."

A la fin du processus, tout le système de représentation est transformé et "revenir en arrière est très difficile", estime l'expert. Pour ce dernier, la déradicalisation est un leurre, il s'agit plutôt de retransformer les représentations de l'individu. "On doit proposer quelque chose de nouveau." Le psychologue donne pour exemple certains qui se sont désengagés "non pas parce qu'ils ont fait fi du discours radical mais parce qu'ils ont trouvé un sens dans la paternité".

Les trois phases de la radicalisation

Le processus de radicalisation est progressif et suit trois phases distinctes, a exposé mercredi devant la cour d'assises de Bruxelles Serge Garcet, psychologue. L'individu passe par de la fascination, suivie d'une radicalisation et le processus peut se terminer par un engagement violent. La première phase de fascination se divise en deux temps, a expliqué M. Garcet. Le premier est la sympathie pour la cause. L'individu l'analyse et commence à lui donner une valeur positive. "L'approche est très personnelle", a souligné le psychologue. Le cadre moral commence à être reformulé. "Dès ce moment, le rapport à la violence se transforme, elle est banalisée comme moyen possible d'action", a relevé M. Garcet.

Avant d'entrer dans ce processus, l'individu s'est défini de manière négative par comparaison à un autre groupe ou individu, a souligné le psychologue. En naît un sentiment de frustration. Lors du premier temps de la fascination, ce sentiment négatif trouve une signification positive. "Je suis une victime et il est donc légitime de porter la révolte et d'utiliser la violence."

Le second temps de la fascination consiste en l'orientation vers la cause. Il s'agit d'une démarche active de recherche d'informations via les réseaux sociaux, des images supplémentaires, d'autres personnes... sur la cause. La personne cherche à être reconnue. "A ce stade, on est encore spectateur. La cause est externe et je m'en rapproche."

La deuxième phase est la radicalisation, marquée par le recrutement, l'éloignement des sphères traditionnelles (famille, amis, école...). Dans un premier temps, baptisé "stade d'adhésion identitaire", l'individu rencontre des pairs et le groupe constitue une caisse de résonance, amplifie et rassure sur les choix opérés lors de la fascination. "On dépasse le côté externe pour passer à une lecture interne. Cela devient mes choix, ma lecture, ma façon d'être." Le discours est intériorisé et les mécanismes de neutralisation morale sont renforcés. La violence devient légitime.

Dans un deuxième temps - l'activisme identitaire -, l'individu est actif et le groupe teste le nouveau venu en lui demandant de réaliser une vidéo, de proférer des menaces, des provocations... Elle peut durer longtemps et beaucoup en restent là, pointe M. Garcet. "On y retrouve des personnes susceptibles d'apporter une aide ou une logistique, une sorte de base arrière. Ce sont des personnes fiables et stables." Ce stade est également marqué par la discrétion: il ne faut pas être identifié comme individu radicalisé. La personne se met en retrait, se marginalise parfois et cela peut être renforcé par un passé de délinquant.

La radicalisation se termine par l'engagement violent. "Les mécanismes inhibiteurs de bien et de mal sont neutralisés. Les derniers verrous concernant le rapport à la violence sautent." A partir de là, revenir en arrière semble extrêmement difficile, selon le psychologue. Pour désengager l'individu, il faut lui proposer de nouvelles représentations, un nouveau sens plutôt que d'essayer de revenir sur sa radicalisation.