Belgique

Les déclarations d'Yves Leterme à «Libération» relèvent-elles de la gaffe ou, au contraire, d'une stratégie politique bien comprise? L'avis de Carl Devos, politologue de l'Université de Gand.

Selon vous, quelle est la stratégie du ministre-Président flamand?

Au niveau de ses positions, il n'y a rien de vraiment nouveau, elles ont toujours été claires, et elles reflètent, sur le caractère provisoire des facilités par exemple, des points de vue largement répandus en Flandre. Par contre, au niveau du vocabulaire, il n'a pas vraiment fait le choix le plus intelligent. Je comprends que ces propos aient pu être perçus comme offensants par les francophones, mais je ne pense pas que ce soit la meilleure interprétation, ou alors ce serait vraiment une stratégie très stupide. Parce que, qu'il prenne part ou non à la prochaine campagne des législatives, il sera de toute façon, en tant que ministre-Président flamand, un des principaux négociateurs du prochain accord de gouvernement.

Dans cette optique, dire que la Belgique, c'est juste de la bière, du foot, plus quelques institutions, cela peut choquer aussi...

Stratégiquement, ce n'est pas très sensé: ces propos pourraient heurter certains en Flandre aussi. Yves Leterme a d'ailleurs voulu un peu les minimiser dans la presse flamande depuis. Mais il veut aussi se profiler comme le premier défenseur des intérêts flamands avant les élections. Depuis que les accords du Lambermont ont été votés par le CDH, ce qui a été vécu comme une trahison par le CD&V, dont Yves Leterme était chef de groupe à la Chambre à l'époque, les relations sont très mauvaises entre le CD&V et le CDH. Le CD&V est en cartel avec la N-VA, indépendantiste, et n'a plus d'interlocuteur francophone avec qui il pourrait avoir des contacts réguliers et qui modérerait ses propos. Le CD&V est dès lors très différent du CVP d'il y a 10 ou 20 ans, qui incarnait la Belgique au niveau fédéral.

Les francophones font des efforts de bilinguisme évidents au niveau de la jeune génération, en mettant leurs enfants dans des classes d'immersion ou à l'école flamande. Cela ne se voit pas du côté flamand?

Il y a comme un mouvement de balancier à ce niveau, parce que le multilinguisme des Flamands est en perte de vitesse, et qu'en plus l'anglais tend à prendre le pas sur le français. Mais à ce niveau-là, Yves Leterme est cohérent, parce qu'il appelle régulièrement les Flamands à continuer à investir dans la connaissance des langues, faute de quoi nous risquons de perdre notre avantage dans ce domaine. Ici, il s'en prenait plus spécifiquement au problème des facilités. Beaucoup de francophones ont crié victoire en 2005 quand l'arrondissement BHV n'a pas été scindé, mais c'était une victoire à la Pyrrhus. La pression pour revendiquer de nouvelles avancées dans la réforme de l'Etat n'en est que plus grande. Guy Verhofstadt a fait deux gouvernements sans rien inclure à ce sujet dans ses accords de gouvernement. Le CD&V estime qu'il ne s'est pas passé assez de choses dans ce domaine, et clame haut et fort qu'il ne rentrera pas dans un gouvernement fédéral sans pré-accord communautaire.

Le thème de «Bruxelles, district fédéral» est aussi revenu sur le tapis.

Les plans les plus radicaux de réforme de l'Etat ont toujours buté sur le problème de Bruxelles. Aussi bien le CD&V que le VLD se définissent comme confédéralistes, et cette histoire de Bruxelles «Washington DC», c'est ce qu'on a trouvé de plus créatif pour résoudre le problème. Mais c'est un peu une fiction, parce que personne ne sait comment garantir les droits de la minorité flamande, dès lors que les liens entre la Flandre et Bruxelles seraient rompus. Et puis comment financer Bruxelles? Il faudrait réformer la fiscalité de sorte que ceux qui viennent travailler à Bruxelles y paient des impôts, ce n'est pas gagné non plus. Il faudra vraisemblablement plutôt trouver une solution pour Bruxelles, à travers un compromis négocié entre Flamands et francophones.

Les réactions divergentes entre Nord et Sud prouvent-elles qu'Yves Leterme a raison: la Belgique s'évapore?

L'attitude flamande est surtout le résultat d'une frustration, liée à une impuissance. Pour nous, les facilités auraient déjà dû disparaître, et, au lieu de cela, la francisation de la périphérie continue. Dès lors, la pression pour de nouvelles réformes ne peut qu'augmenter.

© La Libre Belgique 2006