Belgique Plusieurs dizaines de milliers de manifestants, issus des trois syndicats FGTB-CSC-CGSLB, ont défilé, vendredi matin, dans le centre de Bruxelles, pour protester contre les mesures d'austérité prévues par le budget 2012. La marée "rouge-bleue-verte" s'est déversée durant près de trois heures entre la gare du Nord et la gare du midi, où la manifestation-monstre s'est disloquée en fin de matinée.

Dès le début de la matinée, des milliers de militants syndicaux provenant de toute les régions du pays et de tous les secteurs ont convergé vers le quartier nord, lieu de départ de cette manifestation. "Touche pas à l'index", "Travailler jusqu'à ce que mort s'en suive" ou encore "Jeter les coupables de la crise en prison", les slogans étaient clairs pour les protestataires: "Nous ne sommes pas responsables de cette crise que nous ne paierons pas".

Vers 10h00, les leaders syndicaux des trois grands syndicats Rudy De Leeuw (FGTB), Luc Cortebeek (CSC), Anne Demelenne (FGTB), Claude Rolin (CSC) et Jan Vercamst (CGSLB) ont pris la parole devant les dizaines de milliers de personnes qui affluaient de toutes parts dans une ambiance bruyante mais bon enfant.

"Nous comptons sur le bon sens des politiques pour que les travailleurs soient entendus aujourd'hui. Ce budget présenté par le futur gouvernement est déséquilibré car il ne fait pas assez contribuer le capital alors qu'il pèse trop sur les travailleurs", a souligné Claude Rolin, secrétaire général de la CSC avant le début des discours. "Nous demandons de rétablir l'équilibre", a pour sa part insisté Luc Cortebeeck, président de la CSC.

Dans son discours, Claude Rolin a déclaré que le budget n'offrait "ni perspectives de relance, ni perspectives d'emplois". "Cette crise n'est pas la nôtre, c'est celle d'un capitalisme financier dérégulé. Pourtant c'est aux salariés et aux allocataires sociaux que l'on présente l'addition. Nous ne pouvons pas l'accepter. Ils nous disent que ce budget est socialement juste mais ce n'est pas vrai", a-t-il ajouté.

Pour Anne Demelenne, secrétaire générale de la FGTB, le futur gouvernement s'"est trompé de cible". La secrétaire générale de la FGTB a pointé du doigt les banquiers et les spéculateurs, à l'origine selon elle du "chaos financier". "A quand la régulation des banques ? Faudra-t-il vivre une autre catastrophe comme celle de Dexia pour réagir ? ". Elle a aussi critiqué, de même que le président de la FGTB Rudy De Leeuw, les libéraux de l'actuel et futur gouvernement.

Anne Demelenne a également dénoncé le fait que ce sont les plus fragilisés qui sont principalement victimes de la crise. "Au lieu de rendre les allocations de chômage dégressives, il faudrait dégraisser les bonus des traders et les dividendes aux actionnaires.(...) Au lieu d'allonger la carrière, de toucher à nos prépensions, il faudrait accélérer l'entrée des jeunes, des femmes au travail en leur proposant des emplois", a-t-elle déclaré.

"Tout le monde, jeunes, pensionnés, travailleurs est sous pression. Nous ne sommes pas responsables de cette crise et le budget doit être changé", a souligné pour sa part Rudy De Leeuw.

Enfin, Jan Vercamst, président du syndicat libéral CGSLB a estimé que le budget était "une attaque pour le futur des travailleurs et de leurs enfants". Vers 10h40, les milliers de militants -50.000 selon la police, 80.000 selon les syndicats- ont défilé ballons, pancartes et pétards à la main de la gare du Nord vers la gare du midi où les premiers d'entre-eux sont arrivés vers midi.

Un concert populaire était organisé en fin de parcours.

Les syndicats ont ensuite rencontré le formateur Elio Di Rupo vers 13h30. Ils espèrent avoir été entendus et qu'il existe encore une marge pour adoucir les projets du gouvernement.

L’annonce, en début de semaine, des mesures contenues dans le budget a manifestement réveillé les craintes. "Les négociateurs disent que les bas et moyens revenus seront épargnés, analyse Bernard Noël (CGSLB). Ce n’est pas vrai. La suppression de la déductibilité fiscale pour les travaux d’isolation va toucher énormément de personnes et les entreprises qui travaillent dans ce domaine. On a peur que ce plan d’austérité empêche toute reprise économique et fasse mal à tout le monde en définitive".

Pour beaucoup, ce projet de budget est totalement déséquilibré. "Il y a une série de mesures qui touchent les personnes les plus précarisées, les jeunes, les chômeurs, les malades, avance Jean-Marc Namotte (CSC). C’est une crise qui n’a pas été voulue par les allocataires sociaux, mais c’est ceux-là qui vont être les plus touchés. Nous estimons que les économies doivent être plus importantes dans le secteur financier".

Les fonctionnaires sont au diapason. "Ce qui nous embête, analyse Francis Wégimont (CGSP), c’est la remise en cause du calcul des pensions - qui sera basé non plus sur les revenus des 5 dernières années de la carrière, mais sur ceux des 10 dernières années. Ce sont aussi toutes les économies qui sont annoncées. Mais nous ne savons pas encore très bien à quelle sauce on sera mangé. Et comme nos collègues du secteur privé, nous sommes quand même heurtés par les mesures prises dans le domaine des prépensions et à l’égard des jeunes. Quoiqu’en dise le formateur, ce sont les petites gens qui vont trinquer et très peu ceux qui sont à l’aise".

Le monde politique est très durement pointé du doigt dans les rangs syndicaux. "Les libéraux ont perdu les élections, mais ont gagné les négociations, analyse Tony Demonte, le secrétaire général adjoint de la centrale des employés de la CSC. Quelque chose ne va plus dans notre système à la proportionnelle. Il y avait une règle non écrite qui voulait que le poids de chaque parti qui pèse dans la négociation était proportionnel au nombre de voix obtenues auprès des électeurs. Ici, on a eu une négociation de chef de bande où des gens - l’Open VLD en particulier - malgré la défaite électorale, ont exercé un chantage pour obtenir ce qu’ils voulaient. Ils ont exigé tout et n’importe quoi et obtenu quand même énormément. Ce n’est pas parce qu’Elio Di Rupo va devenir Premier ministre et rentrer dans l’histoire qu’il faut baisser les bras".

Toute la classe politique en prend pour son grade. Avec une charge très lourde contre les libéraux et comme une pointe de déception à l’égard des socialistes. "Ce projet de budget, constate Myriam Delmée, la vice-présidente de la centrale des employés de la FGTB, résulte d’un consensus politique. Je n’en veux pas plus au PS qu’aux autres. Mais bon. Quand on vote pour un parti, on s’attend à ce que ce qu’il a présenté se retrouve". Certains en appellent à un sursaut du PS et de son chef de file. "On voit bien que l’austérité ne marche pas, professe Nico Cué. Les gens ne consomment plus. Et il y a une telle dérégulation de l’Etat que plus personne ne vient investir. C’est une voie sans issue. J’invite le formateur à changer sa copie et à instaurer une politique de relance keynésienne. Des prix Nobel de l’économie disent cela. Je crois que c’est ce qu’on peut attendre d’un futur Premier ministre socialiste. On ne comprendrait pas qu’il ait fallu attendre 40 ans pour avoir à nouveau un Premier ministre socialiste francophone et se rendre compte qu’il met en œuvre un programme libéral".

Pour beaucoup, l’action de ce vendredi est le début d’un mouvement de longue haleine, qui ira en se durcissant. "Je ne crois pas que la manifestation changera les textes, se désole Tony Demonte. Une grève générale ? La plupart y songent. Et certains mobilisent déjà. "Il y a une série de lois et d’arrêtés d’application qui doivent encore être pris, commente Nico Cué. A mon avis, cela nous laisse un espace de discussion qui durera jusqu’au mois de juin 2012. Nous sommes dans un combat de longue durée. Je prône une grève générale en janvier et si rien ne bouge, il faudrait passer à 48 heures, puis, si nécessaire, à 72 heures. Et si cela ne suffit toujours pas, une grève générale pure et dure."

Tous les responsables syndicaux ne sont pas aussi radicaux. "Il nous paraît prématuré de dire déjà que la grève générale est inévitable, regrette Bernard Noël. Nous voulons encore donner la chance à la concertation . Mais on ne peut pas exclure la grève générale non plus".

La décision de faire une grève générale ou non devrait être prise le 6 décembre - le jour où le nouveau gouvernement pourrait être mis en place. La réponse que le gouvernement apportera à la manifestation de ce vendredi sera déterminante - une délégation sera reçue par le formateur. Pour la plupart, il y aura bel et bien encore des actions. "Je sens que les gens sont furieux, ponctue Francis Wégimont. Les gens parlent avec la même hargne que lors des grandes grèves de 60-61".