Belgique L’électorat âgé ou précarisé a tendance à ne pas se rendre aux urnes.

Stéphane (nom d’emprunt) n’ira pas voter le 25 mai. Il n’a pas mis de bulletin dans l’urne aux communales d’octobre 2012, ni aux fédérales de 2010. En fait, il n’a voté que "deux ou trois fois" dans sa vie, et cela remonte à bien loin. "Une question de principe", explique le quadragénaire, qui a lancé une plate-forme de boycott des élections sur Facebook. Parmi les 3 600 fans de la page, on trouve des protestataires qui, comme lui, rejettent le système politique actuel et rêvent de démocratie directe. D’autres en ont simplement "ras-le-bol des situations catastrophiques provoquées par les décisions des gouvernements belges des dernières décennies". A l’image des membres de cette plate-forme, plusieurs centaines de milliers d’électeurs ne se rendront pas aux urnes dimanche.

Un électeur sur cinq

Longtemps, la Belgique a fait office d’îlot de mobilisation politique au milieu de l’Europe. Là où nos voisins affichaient généralement des taux de participation situés entre 50 et 70 %, notre pays dépassait toujours la barre des 90 %, porté sans aucun doute par l’obligation de voter et les sanctions pénales encourues en cas de désobéissance.

Les choses ont changé avec les élections législatives de 2010, puis lors des élections communales et provinciales de 2012. Le taux de participation au niveau national est descendu à 89,2 %, tandis qu’il chutait à 83 % à Bruxelles. En 2012, en comptabilisant en plus de l’abstention les votes blancs et les votes nuls, c’est près d’un électeur sur cinq en Wallonie et à Bruxelles qui n’a pas fait de choix partisan.

Les plus isolés votent le moins

Qui sont ces déserteurs, et pourquoi ne remplissent-ils pas leur devoir de citoyen ? Outre ceux qui ne votent pas pour des questions de circonstances (absence le jour du scrutin, maladie ou problèmes de mobilité, par exemple), il y aurait deux profils bien distincts d’abstentionnistes. "D’un côté, les protestataires, pour qui le refus de voter marque une opposition au système politique ou au gouvernement en place. De l’autre, les personnes qui sont aliénées de la politique, soit parce qu’elles ne s’y intéressent pas, soit parce qu’elles n’en comprennent pas les enjeux", souligne Emilie van Haute, politologue à l’ULB et membre du Centre d’études de la vie politique (Cevipol).

Les dernières élections ont montré qu’au nord comme au sud du pays, le taux d’abstention était nettement plus élevé dans les villes que dans les zones rurales (cf. carte). "Nous avons pu observer que l’abstention est plus forte parmi les citoyens peu insérés socialement, avec un taux d’éducation bas et un statut socio-professionnel précaire. Or, ces catégories de population vivent souvent dans les zones urbaines. " Un autre facteur déterminant pour la participation électorale est l’âge. Passé 75 ans, le taux de participation chute drastiquement. On estime même à seulement 10 % le nombre de résidents de maisons de repos qui votent.

Entre méfiance et indifférence

Le vieillissement et la précarisation de la population suffisent-ils à expliquer l’augmentation du taux d’abstention ? "Lors des communales de 2012, la Belgique sortait tout juste d’une longue crise institutionnelle", pointe Emilie van Haute, précisant au passage que les déclarations d’Annemie Turtleboom avaient peut-être achevé de convaincre ceux qui hésitaient à aller voter. A deux jours du scrutin communal, la ministre Open VLD avait annoncé que les parquets ne poursuivraient pas les électeurs qui transgresseraient la loi.

Mais plusieurs études ont montré qu’en Belgique et en Europe, le niveau de confiance des citoyens dans les institutions politiques d’une part, l’intérêt pour la politique d’autre part, diminuent. A la veille du scrutin, devons-nous nous attendre à la participation électorale la plus faible jamais enregistrée ? "Vu qu’il s’agit de trois élections simultanées et que les enjeux sont importants, il pourrait y avoir un retour à la normale , avec un taux d’abstention autour de 10 %", avance timidement Emilie van Haute. A défaut de pouvoir prédire l’avenir, le succès de la campagne Pro-Vote et ses "fausses bonnes excuses" témoigne en tout cas d’un intérêt pour la question.Valérie Gillioz