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Les recherches effectuées dans les archives de l’Ecomusée du Bois-du-Luc remettent à jour l’extraordinaire odyssée de l’entreprise wallonne Baume & Marpent qui, on l’ignore souvent, construisit 158 ponts métalliques sur le Nil, en Egypte, à la croisée des XIXe et XXe siècles.

L’un des ponts phare est toujours en place, le pont d’Embabeh, à la pointe de l’île de Zamalek au Caire.

Pour se plonger dans cet extraordinaire patrimoine, il faut descendre au sous-sol de l’Ecomusée où sont conservés à une température proche de zéro degré un millier de portefeuilles (grandes fardes) contenant les archives et les plans de la firme. Ces archives ont été sauvées in extremis dans les années septante à un moment où la Wallonie tentait d’oublier son passé industriel.

La jeune conservatrice, Karima Haoudy, les répertorie graduellement et redécouvre l’histoire exemplaire de cette fonderie qui naquit modestement en 1853 à l’initiative d’un médecin, Clément Delbèque, prospéra grâce au développement du rail et à l’esprit visionnaire de l’ingénieur Léon Moyaux et cessa ses activités un siècle plus tard, en 1956.

Le socialiste Philippe Busquin, dont le père travailla à Baume & Marpent, souligne, dans la préface d’un livre publié en 2005 (*), que cette firme de la région du Centre était présente à la fin du XIXe siècle "sur cinq continents, à l’instar des stratégies des multinationales d’aujourd’hui" et qu’elle avait compris, dès le départ, comme l’Allemagne aujourd’hui, qu’il fallait investir dans l’enseignement et les techniques pour tenir la dragée haute face à la concurrence.

En parcourant les archives, l’équipe de Karima Haoudy a découvert récemment que Baume & Marpent avait, outre les 158 ponts sur le Nil, participé à la construction de la gare de Lisbonne en 1888, établi des plans pour la prison d’Anvers en 1903 et pour la coupole d’une synagogue à Tel Aviv en 1926 et travaillé au Théâtre d’été de Casablanca en 1933. Les recherches s’apparentent à une vraie enquête, tant les traces écrites sont rares. Pour Casablanca, "je suis pratiquement sûre que B&M a fourni la charpente métallique grâce au recoupement des données trouvées dans les archives mais je n’en ai pas encore la confirmation iconographique", dit la conservatrice.

Une partie des archives (800 clichés sur verre et 1 000 plans) a été digitalisée grâce à un subside de la Communauté française.

Le portfolio de Baume & Marpent était impressionnant. On retrouve aussi la "patte" de la fonderie à la gare du Nord de Paris, au pont Orban à Liège et au Palais 10 du Heysel. "On parle beaucoup de mondialisation. En fait, tout cela existait à côté de chez nous", dit la conservatrice de l’Ecomusée. "Dans le conseil d’administration, on retrouvait des industriels de la région." De vrais capitaines d’industrie prospéraient dans la région du Centre : des personnalités comme Léon Moyaux, libre penseur, Raoul Warocqué, un autre libéral franc-maçon mais aussi les Mabille, une dynastie catholique. "Ils faisaient construire des châteaux pour s’identifier à la noblesse", relève-t-elle.

L’un des atouts de la firme wallonne fut qu’elle créa une filiale égyptienne avant même de chercher à étendre sa production en Belgique, à Morlanwelz. Léon Moyaux, l’homme de l’internationalisation, raisonnait "plus témérairement que ses concurrents en allant, dans un contexte où les taxes sur les produits entrants étaient relevées, implanter des installations dans des pays protectionnistes", écrit Guénaël Vande Vijver, dans le même livre.

La fin de l’entreprise est tout aussi intéressante que son essor. Plusieurs facteurs ont joué : les bombardements de la Seconde Guerre mondiale contre le siège de l’entreprise à Haine-Saint-Pierre, tout proche de la gare, l’engagement d’un avocat par les actionnaires pour gérer l’entreprise, la création d’une division commerciale "qui se révèle un investissement désastreux", plusieurs contrats impayés, et bien sûr, la concurrence.

Aujourd’hui, il ne reste presque plus rien en Wallonie de la multinationale. Les friches industrielles ont été assainies. Le siège de Haine-Saint-Pierre, témoin de l’architecture moderne de Victor Bourgeois, a été malheureusement détruit. Restent une rue Pont du Nil, à Morlanwelz et ces archives, véritable mémoire de la Belgique industrielle. Car l’Ecomusée recèle d’autres trésors : la mémoire des Solvay, La Brugeoise, Nicaise et Delcuve ou encore Boch-Keramis.

(*) "Baume & Marpent, de la Haine au Nil", Itinéraire d’un géant, Ecomusée du Bois-du-Luc, 2005, 267 pages.

Site Web : http://www.ecomuseeboisduluc.be/