International

Des bulldozers, des maisons en ruines, et des accès de colère: à Goma, dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC), des dizaines de maisons ont été détruites pour dégager la zone neutre avec le Rwanda, censée prévenir de nouveaux conflits territoriaux.

Beaucoup au quartier Mapendo ont vu leur maison rasée en leur absence. "On ne nous a même pas sensibilisés avant, ils sont venus à l'improviste!", accuse le pasteur François Mirindi en regardant, impuissant, les restes de la maison qu'il habitait depuis "bientôt 25 ans". Le pasteur vit désormais dans l'église juste derrière les vestiges de sa demeure. "On verra s'il y aura des indemnisations. En attendant, on ne peut rien faire. Je n'ai qu'à encaisser", dit-il avec un sourire résigné.

Assis dans les décombres, avec au loin le majestueux volcan Nyiragongo, des jeunes sont révoltés. "Nous nous sommes mobilisés pour construire ce que nous appelons 'tente', et où on dort à neuf garçons", lance Moïse. "Mais on manque l'eau, on n'a pas de toilette non plus", peste Constave. Quelques mètres plus loin, Zawadi, 10 ans, passe le temps avec ses cinq frères et soeurs. Sa mère, veuve, est partie chercher de quoi manger. Bientôt, la nuit va tomber et il faudra s'endormir à l'abri d'une tente de fortune faite de tôles posées contre un mur. Qui a ordonné de détruire? "C'est Tumbula", lâche l'adolescente.

Roger Rachidy Tumbula est un des experts de la commission congolo-rwandaise chargée de redéfinir la frontière en reconstruisant les 22 bornes construites en 1911 pendant la colonisation belge et allemande. L'idée est née en 2009 mais les démolitions ont commencé le 26 août sous le regard des militaires congolais et rwandais de chaque côté de la frontière.

Sur les réseaux sociaux, la nouvelle s'est vite répandue avec les images de maisons rasées et d'habitants qui cherchent à reconstruire un abri. "Nous avons comptabilisé environ 198 ménages qui étaient en désordre dans la zone neutre", explique M. Tumbula, démentant que les habitants aient été pris par surprise: "cela fait six mois que je disais qu'on allait venir, mais les gens ne croyaient pas que cela allait être réalisé".

"Nous avons commencé à détruire pour que nous puissions avoir un grand boulevard qui sépare les deux pays, et que les querelles et les infiltrations cessent", renchérit Julien Paluku, le gouverneur de la province du Nord-Kivu, dont Goma est le chef-lieu.

En juin 2014, un bref conflit a opposé Kinshasa et Kigali, qui se disputaient la colline de Kanyesheza, à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Goma. Cinq militaires congolais avaient été tués, faisant craindre une escalade de la violence entre les deux voisins au passé tourmenté. Le Rwanda a en effet soutenu la rébellion de Laurent-Désiré Kabila - père de l'actuel président congolais Joseph Kabila - qui renversa Mobutu Sese Seko en 1997. Kigali a ensuite combattu Kinshasa pendant la deuxième guerre du Congo (1998-2003) et appuyé trois groupes armés tutsi congolais, dont le défunt M23, qui occupa brièvement Goma fin 2012.

Quelques jours après la bataille de Kanyesheja, un mécanisme d'États de la région chargé de surveiller la frontière entre la RDC et le Rwanda a estimé que la colline disputée se trouvait bien en RDC.

Pour prévenir pareil litige, la commission mixte a convenu qu'il fallait dégager 6,25 mètres de part et d'autre de la frontière. Des destructions devraient bientôt avoir lieu au Rwanda, avec en contrepartie une "indemnisation", selon M. Tumbula. Pour les autorités congolaises, pas question d'indemniser, même si des Congolais affirment s'être installés après obtention de documents délivrés par la "mairie" ou un "chef de quartier". Elles prévoient cependant une "aide sociale de 100 dollars et cinq plaques de tôle", indique M. Tumbula.

Pour Ghislaine, qui a perdu sous ses yeux ses deux maisons, cette proposition est indécente. "Ça ne suffit pas. Les cinq tôles, je vais les mettre où? Je vais aller où? Je veux un lieu où on sera relogé et qu'on nous donne du matériel de construction". En attendant, elle vit avec douze enfants sous un petit abri composé de bâches. Quant à Safari, même s'il essaie d'en rire, il déplore également ses conditions très précaires. "J'attends qu'il fasse noir pour me laver derrière les bananiers", confie-t-il, gêné.