International La Turquie a inauguré hier en grande pompe et en l’absence de tout haut responsable européen le tunnel ferroviaire de Marmaray qui va permettre aux Stambouliotes, dès ce mercredi, de traverser le Bosphore et de joindre les deux rives de la métropole en quatre minutes de métro.

Le tunnel de 13,6 kilomètres, dont une partie est immergée sur 1,4 km jusqu’à 62 mètres de profondeur, a été ouvert à la circulation des métros à l’occasion du 90e anniversaire de la République par le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et plusieurs de ses ministres.

Une foule de 15 000 personnes a assisté à l’événement sur la rive asiatique, à Üsküdar, d’où les Stambouliotes peuvent désormais prendre le métro jusqu’à la rive européenne à Yenikapi et, plus loin, vers Kazliçesme. Une forêt de drapeaux turcs saluait les orateurs les plus connus tandis que quatre bateaux de sauvetage actionnaient leurs pompes et arrosaient les "vapurs" qui assurent depuis des décennies le trafic en surface.

Bien que le segment de métro soit destiné à désengorger le trafic routier sur les deux ponts qui enjambent le Bosphore, le gouvernement turc a insisté sur le caractère historique et symbolique de ce tunnel sur la fameuse route de la Soie. L’idée de percer un tunnel sous le Bosphore avait été lancée en 1860 par le sultan Abdulmedjid. Des projets avaient été soumis par des architectes français, britanniques et américains en 1891 mais le projet n’avait jamais vu le jour, faute d’argent et de techniques appropriées.

Il a fallu la poigne d’Erdogan, véritable boulimique de travaux publics et ancien maire d’Istanbul, pour que le premier coup de pioche soit finalement donné en 2004, grâce à des prêts du gouvernement japonais et de la Banque européenne d’investissement. "Marmaray est non seulement un projet pour Istanbul, c’est aussi un projet pour l’humanité, pour la paix" qui relie l’Europe et l’Asie, a dit à la foule Recep Tayyip Erdogan, dont l’arrivée sur scène a été saluée par les sirènes des bateaux et de la musique traditionnelle turque. Les militants de son Parti pour la justice et le développement (AKP), reconnaissables à leurs drapeaux bleus ornés d’une ampoule, le symbole du parti, avaient été amenés par bateaux entiers. Certains ont repris une chanson folklorique qui avait fait les beaux jours des manifestants de Gezi en juin, faisant ainsi la nique aux protestataires qui reprochent à Erdogan son goût immodéré pour le béton.

Ce dernier n’a pas manqué de rappeler les réalisations accomplies depuis qu’il est arrivé au pouvoir en 2003. Près de 17 000 kilomètres de routes ont été construites dans le pays. Une vingtaine d’aéroports ont été bâtis. Un troisième pont va être construit au-dessus du Bosphore. "Nous connectons non seulement les villes mais aussi les âmes", a assuré M. Erdogan.

Hormis le Premier ministre japonais Shinzo Abe et le Premier ministre roumain Victor Ponta, peu de personnalités étrangères avaient fait le déplacement. Une exception : le président somalien Hassan Cheikh Mohamed. Et un épisode surréaliste lorsque ce dernier a déclaré "Nous sommes avec vous !" et plaidé pour l’unité de son pays devant un tunnel euro-asiatique.

Seuls deux haut gradés militaires apparaissaient sous la tente des invités, ce qui en dit long sur les changements qu’a connus la Turquie cette dernière décennie.

Résistant aux séismes

Sur le plan technique, le tunnel est une prouesse technique. Sa partie immergée est un tube posé dans une gouttière. Il est assez flexible, selon ses constructeurs japonais et turcs, pour résister à des secousses sismiques de 9 à 10 sur l’échelle de Richter. Le métro court parallèle à la faille volcanique qui se trouve à 20 km de là et qui hante les habitants d’Istanbul. Le tube est posé sur le limon du Bosphore. Le métro roule à une vitesse de 60 km/heure environ sur des pneumatiques, ce qui le rend étonnamment silencieux.

La nouvelle voie ferroviaire de Marmaray, une fois complétée à 76 km, pourra transporter près d’un million de passagers par jour. Dans un avenir proche, des trains pourront aussi emprunter le tunnel. Le coût total des travaux est estimé à cinq milliards de dollars, a déclaré M. Erdogan, qui a aussi annoncé que l’accès au métro sous l’eau serait gratuit pendant 15 jours, ce qui lui a valu une immense ovation. Des élections municipales ont lieu en Turquie en mars 2014. Au même moment, des milliers de manifestants conspuaient le gouvernement à Istanbul et à Ankara, lui reprochant d’instaurer un régime fort.

Peu avant la tombée du jour, une prière a été faite par le mufti, puis les invités entourant Erdogan ont coupé le ruban rouge avant de s’engouffrer dans la première rame. Dans la soirée, un impressionnant feu d’artifice illuminait le Bosphore, chassant les mouettes des toits de la ville. Avec ou sans l’Europe, la Turquie poursuit sa route.