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Depuis la tentative de putsch en Turquie, les tensions entre la population allemande de souche et la diaspora turque, déjà latentes auparavant, se sont sensiblement aggravées. Les Allemands sont stupéfaits face au grand nombre de jeunes Turcs de la troisième génération, nés dans le pays et citoyens allemands, qui s’identifient à la politique du président turc Recep Tayyip Erdogan. Le quotidien "Frankfurter Allgemeine" parle même d’un "danger turc menaçant l’Allemagne" et estime qu’on a "peut-être sous-estimé le potentiel de conflit turc dans la société allemande".

La diaspora turque du pays est en majorité pro-Erdogan. Aux élections de novembre 2015, l’AKP a d’ailleurs réalisé un score de 59 % en Allemagne, contre 49 % en Turquie, le reste ayant voté pour l’opposition kémaliste et kurde. Dès lors, le fait que près de 40 000 Turcs ont manifesté pacifiquement pour M. Erdogan dimanche à Cologne ne doit pas induire en erreur : la diaspora turque qui, avec trois millions de personnes, est la plus importante du monde, est tout aussi divisée que la société turque elle-même.

Les gülenistes menacés en Allemagne

Depuis longtemps, les conflits idéologiques de son pays d’origine marquent la diaspora turque. Aux partisans nationalistes et sunnites de l’AKP s’opposent les Kurdes, les adeptes de la laïcité ainsi que la minorité religieuse des alévis. En juin, l’adoption par le Bundestag d’une résolution condamnant le génocide turc contre les Arméniens avait vicié le climat politique. Des députés d’origine turque avaient reçu des menaces de mort.

Et depuis le putsch avorté, les tensions au sein de la communauté turque ont pris des proportions jamais vues. A Gelsenkirchen, ville de la Ruhr, de jeunes militants de l’AKP ont saccagé un club de jeunes du mouvement de Fethullah Gülen, ennemi juré du président Erdogan. Le directeur et des parents d’élèves d’un lycée de la mouvance Gülen de Stuttgart ont affirmé à la télévision qu’ils avaient été menacés. Des appels à la dénonciation de membres de la confrérie Gülen ont même été diffusés sur les réseaux sociaux.

Cem Özdemir, président du parti vert, d’origine turque, redoute quant à lui que la Ditib, l’association de 900 mosquées turques dépendant de l’administration religieuse de l’Etat turc, ne devienne le "bras droit" de l’AKP, parti du président turc. Il exige qu’elle s’éloigne des groupes nationalistes.

Des "citoyens de seconde zone"

L’Office de protection de la Constitution garde également à l’œil "Milli Görüs", la plus grande organisation musulmane turque dotée de 30 000 membres et contrôlant 300 mosquées et associations culturelles. Dans son rapport annuel, il lui reproche de vouloir instaurer un "ordre musulman mondial, opposé à la démocratie occidentale". L’Office surveille également les "loups gris", une organisation armée néofasciste, qui compterait 7 000 membres en Allemagne, qu’il considère comme un mouvement "extrémiste étranger".

Encore récemment, les politologues considéraient que les Turcs étaient beaucoup plus "sages" que les minorités arabes des pays voisins. De plus, les Turcs n’ont jamais été colonisés par les Allemands. Au contraire, pendant la Première Guerre mondiale, l’Allemagne avait été l’alliée de l’Empire ottoman. Pourquoi alors les jeunes de la troisième génération, qui parlent mieux l’allemand que le turc, agitent-ils des drapeaux rouges de leur pays d’origine ? "Nous avons l’impression d’être des citoyens de seconde zone", disent beaucoup de ceux interrogés à la télévision. Ayant grandi dans des familles nationalistes, ils sont apparemment fiers que le président turc, d’origine modeste, ose braver le monde occidental.