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La ministre de l'Intérieur Theresa May, qui deviendra le prochain Premier ministre britannique mercredi soir, a su jongler habilement entre les factions pro et anti-Brexit au sein de son parti conservateur pour apparaître comme la candidate de consensus.

Eurosceptique dans l'âme, elle avait pourtant choisi en début d'année de rester fidèle au Premier ministre David Cameron et de défendre le maintien dans l'UE. Mais elle a fait le service minimum, continuant aussi à prôner une limitation de l'immigration, thème favori des pro-Brexit, ce qui l'a rendue crédible auprès des deux camps.


SON PORTRAIT

Début septembre 2014, alors que le résultat du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse semblait très incertain, le nom de Theresa May avait déjà circulé pour remplacer le chef du parti conservateur, David Cameron, en cas de victoire des nationalistes. La ministre de l’Intérieur n’aura finalement pas eu à attendre bien longtemps pour obtenir réellement sa chance.

La fuite du Premier ministre suite au vote des Britanniques en faveur du Brexit et le coup de poignard du ministre de la Justice, Michael Gove, dans le dos de son successeur pressenti - Boris Johnson - ont dégagé sa route vers le 10 Downing Street.

Malgré sa forte expérience, sa carrière n’a vraiment décollé qu’à sa nomination surprise à la tête du ministère de l’Intérieur en mai 2010. Lors des innombrables postes occupés entre 1999 et 2010 au sein de la direction du parti, Theresa May traînait l’image d’une élue à la fois ambitieuse et austère.

Elue aux Communes en 1997, elle apparaît vraiment sur la scène politique lors d’un discours majeur en 2002. Elle critique l’image de "parti méchant" colporté par les siens. "Deux fois nous sommes allés à la rencontre des électeurs, inchangés, non repentants, tout simplement pas attirants. Et deux fois nous avons été massacrés", avait-elle expliqué pour justifier la nécessité d’une réforme du parti. Un constat qui lui valut d’être rejetée par une frange importante de l’électorat et des élus conservateurs, peu habitués à une telle franchise publique.

Pourtant, cette fille d’un pasteur anglican, mariée mais n’ayant pas pu avoir d’enfant, désire alors faire savoir que les conservateurs ne sont pas uniquement préoccupés par le devenir des plus aisés.

Centriste idéologiquement, elle n’a visiblement jamais apprécié le radicalisme de Margaret Thatcher. L’accession au pouvoir de la "Dame de fer" lui a en revanche servi d’exemple : en personnalisant et en favorisant l’arrivée de plus de femmes au sommet du parti, elle entend faire valoir la sensibilité retrouvée des siens.

A l’image de son modèle, elle acquiert au fil de ses postes une réputation de "femme terriblement difficile", comme l’a fait savoir l’ancien poids lourd du parti Kenneth Clarke lors d’une discussion filmée à son insu mardi dernier. Sans doute, pour un milieu terriblement machiste et conservateur, la simple expression de sa volonté et de son ambition.

Réputée bosseuse et droite, elle travaille pour faire avancer ses causes, même si cela ne plaît pas à ses interlocuteurs. Cette fermeté lui vaut d’être crainte et respectée à la fois par les responsables de la police nationale. Une impression mi-figue mi-raisin qui pourrait aussi bien convaincre les membres du parti que les rebuter.


Ses forces

Son opiniâtreté

Pour nombre de ses collègues, une femme qui sait ce qu’elle veut et ne lâche pas sous la pression est forcément obstinée et “terriblement difficile”. Mais pour l’électorat conservateur britannique se prosternant encore devant l’image de Margaret Thatcher, ces défauts présumés pourraient se révéler être un avantage considérable. Theresa May serait-elle la digne descendante de la “Dame de fer” ?

Sa force de travail

Autant l’ancien maire de Londres Boris Johnson est précédé d’une image de laxiste, autant Theresa May est réputée pour sa force de travail considérable. Il ne fait guère de doute qu’elle maîtrisera ses sujets sur le bout des doigts. Un point fort qui pourrait compter au moment où il faudra négocier avec Bruxelles la sortie du pays de l’Union européenne, alors que cette séparation s’annonce d’une extrême complexité sur les plans légal et administratif.

Son assise politique

Les principaux membres du gouvernement et les poids lourds du parti la soutiennent. Dès le premier tour de scrutin des députés de la Chambre des Communes, elle avait engrangé 50 % des votes, un score inégalé depuis John Major au début des années 90. Les membres du parti conservateur pourraient donc décider, en cette période instable, de suivre l’avis de leurs élus, dont la future Première ministre aura besoin pour gouverner.

© REPORTERS

Ses faiblesses

Trop austère

Theresa May n’est pas du genre à emballer les foules. Ses sourires sont crispés; elle n’interrompt pas ses discours pour laisser s’achever les applaudissements; elle ne court pas les réunions sociales pour renforcer sa cour… Ces détails, qui illustrent sa rigueur et son sérieux, s’avèrent pourtant utiles pour se forger des soutiens politiques solides et une image populaire positive.

Des difficultés à déléguer

La ministre de l’Intérieur aime maîtriser toutes les données de ses dossiers, avoir son mot à dire à chaque niveau de décision. Nombre de ses subordonnés directs ont ainsi été remplacés ou ont quitté leur poste face à l’étroitesse de leur marge de manœuvre. De quoi se créer pas mal d’ennemis et laisser planer le doute quant à sa capacité à gérer une équipe gouvernementale.

Sa modération

Les membres du parti conservateur, bien plus extrêmes que l’ensemble de l’électorat conservateur, optent généralement pour des candidats eurosceptiques idéologiquement très à droite. L’engagement social de Theresa May pourrait s’avérer bien peu engageant pour ces Tories “purs et durs”. D’autant plus qu’elle s’était rangée dans le camp des partisans du maintien dans l’UE…



"Une femme drôlement difficile"

"Theresa est une femme drôlement difficile", commentait récemment sur une télévision l'ex-ministre Kenneth Clarke, député conservateur.

"Le prochain qui va s'en rendre compte, c'est Jean-Claude Juncker", a-t-elle rebondi avec humour, donnant le ton des négociations de sortie de l'UE avec le président de la Commission européenne.

Fille d'un pasteur anglican, Theresa Brasier est née le 1er octobre 1956 à Eastbourne, ville côtière du sud-est de l'Angleterre. Après des études de géographie à Oxford et un bref passage à la Banque d'Angleterre, elle entame sa carrière politique en 1986. Elle est alors élue conseillère du district londonien cossu de Merton.

Après deux échecs aux législatives, elle est élue en 1997 députée conservatrice dans la circonscription prospère de Maidenhead, dans le Berkshire (sud de l'Angleterre).

De 2002 à 2003, elle est la première femme à être secrétaire générale d'un parti conservateur. Elle s'illustre lors d'un discours où elle qualifie les tories, alors marqués très à droite, de "nasty party" ("parti des méchants"), ce qui lui vaut quelques inimitiés.

De 1999 à 2010, elle occupe différents postes dans le cabinet fantôme des conservateurs. En 2005, elle prête main forte à David Cameron dans sa conquête du parti.

Lorsqu'il est élu chef du gouvernement en 2010, il la récompense en lui attribuant le portefeuille de l'Intérieur, qu'elle conservera lors de sa réélection en 2015.

"Elle a une capacité de travail incroyable et elle est très exigeante", souligne une de ses collaboratrices, sous couvert de l'anonymat. "Elle déteste le risque, c'est quelqu'un de fiable".

En revanche, elle a un déficit de chaleur humaine et de communication qu'elle cherche à corriger, diffusant à la presse une série de photos personnelles, dont plusieurs la montrent tendrement enlacée avec son mari Philip John May, un banquier, ou encore son mariage à l'église en 1980.

Theresa May dit aimer la marche et la cuisine. En petit comité, elle sait se montrer pleine d'humour et charmante. Et son classicisme vestimentaire est régulièrement atténué par une paire de chaussures fantaisies, son péché mignon.

© AFP