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Le grand parc verdoyant de l’est d’Amsterdam, Oosterpark, a une allure hivernale aujourd’hui. Seuls les oiseaux occupent le carré excentré de pelouse réservé l’été à des sans-abri, sifflant les femmes dans un état d’ébriété avancé, troublant une certaine quiétude. L’hiver, ils restent souvent à l’entrée du parc, dissertant sur des bancs. Mais désormais les bancs sont vides : la mairie a entrepris de donner une activité à ces hommes, de leur permettre de se réinsérer par le travail et d’œuvrer pour la communauté. Dès 9 heures du matin, les voilà qui enfilent un uniforme aux couleurs fluorescentes et prennent des sacs-poubelle pour ramasser les déchets, nettoyer le parc et les rues du quartier. En échange de… bières, de tabac, d’un déjeuner et de quelques euros.

D’abord concentré à Oosterpark avec une quinzaine de volontaires, le projet s’étend aujourd’hui au nord et à l’ouest d’Amsterdam. Au total, ce sont maintenant quarante exclus qui travaillent pour la municipalité. Alcooliques chroniques, tous ne semblent pas décidés à donner un sens à cette initiative originale. "Il est mieux de travailler que de ne rien faire , apprécie Rob. Cela donne un objectif à la journée et, en plus, il est utile." Lui-même pourtant ne participe pas à l’initiative. "Seuls les vrais alcooliques peuvent rejoindre le groupe, moi, je ne suis pas un alcoolique et j’aurais peur de le devenir" , se justifie-t-il de manière peu crédible - il est 10 heures du matin, il a une bière à la main. Tous ne sont pas volontaires, et chacun a ses raisons. Diam, très volubile, ne décolère pas. "Me donner de l’alcool en échange d’une journée de travail ! Mais quelle honte ! Ils veulent me détruire encore plus ? Je n’ai besoin de personne pour boire. Même sans argent, une main sur mon épaule et un simple merci m’aideraient plus que m’enfoncer dans mon problème."

Addictions

Les Pays-Bas étaient déjà à l’origine de cliniques habilitées à distribuer gratuitement de l’héroïne à des centaines de toxicomanes chroniques, et ceci dans quinze villes différentes.

Avec ce nouveau projet pour le moins original, les SDF peuvent boire une bière toutes les heures. La Ville leur fournit également du tabac et un repas - pas un plat chaud avec légumes, féculents et viande (nous sommes aux Pays-Bas) mais du pain, du fromage, du lait et un fruit. Le salaire de 10 euros, une fois effectué, servira donc à se nourrir plus amplement s’il ne finit pas en alcool.

La fondation "De Regenboog" s’occupe exclusivement des exclus présentant des problèmes d’addiction ou des troubles psychiatriques, qu’ils soient sans domicile fixe ou vivant sous le seuil de pauvreté. Fonctionnant avec 1 000 collaborateurs dont 850 bénévoles, l’organisation possède des centres d’accueil un peu partout dans la ville d’Amsterdam. "Ce programme est destiné à établir une relation de confiance avec les SDF alcooliques , explique le directeur, Hans Wynand. Par cette approche, nous pouvons communiquer avec eux, leur donner un objectif dans la journée. Finalement, notre but est de les amener à rejoindre un centre spécialisé et à bénéficier d’une aide médicale, pour qu’ils reprennent confiance en eux et en la vie."

Le voisinage paraît unanime : le parc s’en trouve plus fréquentable. "Sans alcool, ils ne seraient pas venus , pense un ancien banquier de 62 ans, habitant en face de l’Oosterpark. Ils sont intraitables de toute façon, alors autant qu’ils prennent certaines responsabilités dans la société."

L’investissement de la municipalité est difficile à chiffrer à ce stade : en plus du salaire des éducateurs, il faut ajouter le coût des bières et des déjeuners, pour une facture qui s’élèverait à 14 euros par jour et par sans-abri. Mais "les résultats se font déjà sentir" , se réjouit Hans. "Certains boivent un peu moins, d’autres ont accepté des examens physiques par un docteur ou une prise en charge administrative."