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Un employeur américain peut-il refuser d’engager un juif orthodoxe qui porte un chapeau, un sikh en raison de son turban, ou une candidate qui se présente la tête couverte d’un hijab ? Non, confirme la Cour suprême de Washington D.C., qui se base sur une loi fédérale de 1964 sur les droits civiques, interdisant la discrimination en matière d’emploi fondée sur la race, la religion, la couleur, le sexe ou l’origine nationale. Dans son verdict rendu le 1er juin, la plus haute cour juridique du pays va plus loin. En cas de doute sur une tenue vestimentaire, elle fait peser la responsabilité de déterminer s’il s’agit ou non d’un signe religieux sur l’employeur, sans que le candidat ne soit obligé d’aborder la question de sa foi.

Les neuf juges se sont penchés sur le cas de Samantha Elauf, une Américaine d’origine palestinienne de 23 ans. Passionnée de mode, celle-ci tient un blog sur lequel elle apparaît maquillée et portant des tenues actuelles, ses cheveux dissimulés sous un hijab (voile islamique). En 2008, âgée alors de 17 ans, elle s’était présentée à un entretien d’embauche pour un poste de vendeuse dans l’un des magasins de la marque Abercrombie & Fitch à Tulsa (Oklahoma). Elle portait alors un foulard noir, mais n’avait pas abordé la question de sa foi musulmane lors de l’entretien. Sa candidature avait dans un premier temps été retenue, puis refusée par la suite pour des questions d’ordre vestimentaire.

Signes religieux autorisés

La marque Abercombie & Fitch est connue pour ses vendeurs et ses vendeuses au physique avantageux, portant des tenues légères. Dans sa lettre de refus, la société expliquait que le port d’un foulard noir allait à l’encontre de son code vestimentaire, qui bannit les couleurs sombres et les couvre-chefs. S’estimant discriminée, la jeune femme s’était plainte auprès de l’Agence fédérale pour l’égalité devant l’emploi (EEOC), qui l’a représentée dans ses démarches en justice.

La compagnie Abercrombie & Fitch a plaidé que Samantha Elauf n’avait pas déclaré explicitement qu’elle portait le voile pour des raisons religieuses et qu’elle avait omis de demander un aménagement du règlement intérieur de la compagnie, en fonction de sa confession. De plus, l’avocat d’Abercrombie a souligné que la compagnie interdisait de manière indifférenciée tous types de couvre-chefs, donc qu’il ne s’agissait pas d’un cas de discrimination à l’embauche visant la candidate en particulier. "C’est bien le problème", a répondu la juge Ruth Bader Ginsburg, "ils peuvent ne pas autoriser la casquette de base-ball, mais ils doivent autoriser la kippa".

A la quasi-unanimité, les juges (8 contre 1) ont donc conclu qu’Abercrombie & Fitch s’était rendu coupable de discrimination "lorsqu’il a intentionnellement refusé d’embaucher Samantha Elauf à cause de son hijab, après avoir conclu correctement qu’Elauf portait le hijab pour des raisons religieuses".

Les entreprises mécontentes

Plusieurs organisations représentant les entreprises, comme la Chambre de commerce américaine, ont dénoncé l’obligation de devoir se renseigner sur la religion d’un candidat à l’embauche, cette démarche pouvant, selon elles, aussi être perçue comme un acte discriminatoire. Dans la tourmente et en perte de vitesse, la marque de vêtements pour la jeunesse veut se racheter une conduite. Début mai, elle a revu son règlement intérieur, en abandonnant l’esthétique du candidat comme critère principal à l’embauche. "Ce cas remonte à 2008. Nous avons une longue histoire de respect de la diversité et de l’inclusion, et, en accord avec la loi, nous avons autorisé de nombreuses exceptions en matière de religion, notamment en ce qui concerne les hijabs. A&F reste concentré sur l’esprit d’ouverture et un environnement de travail tolérant pour tous les employés", a fait savoir la direction suite au verdict.

Les Etats-Unis, pays laïc, ont adopté une Constitution qui assure que l’Etat ne fera rien qui entrave la pratique d’une religion. Le port de signes religieux dans la sphère publique n’est que très rarement mis en question.