International Le Brésil a vécu lundi soir une vague de manifestations historiques, car inédites depuis plus de vingt ans. Plus de 200 000 personnes, souvent des jeunes de la classe moyenne, sont descendues dans les rues des plus grandes métropoles du pays pour exprimer leur ras-le-bol.

La plus grande concentration a été relevée à Rio de Janeiro, où cent mille personnes ont pris possession des principales artères du centre-ville, le plus souvent dans une ambiance pacifique. La manifestation s’est cependant conclue sur des scènes de guérilla urbaine. Avec voitures incendiées, vitrines brisées, jets de pierres et de cocktails molotov par un groupe de casseurs, provoquant une réplique des forces de l’ordre à coup de balles en caoutchouc et de gaz lacrymogène. Certains jeunes ont été jusqu’à envahir le Parlement de l’État de Rio, avant d’être dispersés par les forces anti-émeutes un peu plus tard dans la nuit.

Les raisons de la colère ? L’augmentation récente du prix des bus et, surtout, les sommes colossales investies pour le Mondial de football, que le pays organise en 2014. « On se sent laissés-pour-compte, s’exclame Ana Maria, carioca de 23 ans. Imaginez un peu, les investissements pour la Coupe du monde se montent à 15 milliards de dollars ! Quinze milliards, alors que les secteurs publics de la santé et de l’éducation auraient tant besoin de cet argent… On n’aura même pas les moyens de se payer des billets pour voir les matches, alors à quoi ça sert d’avoir la ‘Copa’ chez nous? »

À Sao Paulo, les mêmes raisons et la même déception ont poussé près de 65 000 personnes à se rassembler sur l’Avenue Paulista. Les forces de l’ordre ont dû faire usage de gaz lacrymogène pour empêcher l’intrusion de manifestants dans le Parlement local. Quant à la capitale politique, Brasília, les manifestants y ont grimpé sur le toit du Parlement et il s’en est fallu de peu pour qu’ils n’envahissent le Congrès National. Le tout à quelques encablures à peine du Planalto, le palais présidentiel. Belo Horizonte, Porto Alegre, Curitiba ou Belém ont été le théâtre de scènes semblables.

Dans le Nord-Est du pays, au cœur de la charmante Fortaleza, trois cents personnes se sont rassemblées en face de l’hôtel qui héberge la sélection brésilienne de football. La Seleção y dispute mercredi, face au Mexique, son second match de la Coupe des Confédérations. Sorte de répétition en miniature du Mondial, la compétition a déjà donné lieu à des protestations le week-end dernier, autour des rencontres jouées dans le stade de Brasília et au Maracanã de Rio.

La force des réseaux sociaux


Les manifestations survenues lundi soir sont historiques car rares sont les mouvements à avoir mobilisé à ce point depuis la fin de la dictature militaire (1964-1985). Ce sont les premières d’une telle ampleur depuis les protestations de 1992 contre la corruption du gouvernement de l’ancien président Fernando Collor de Mello. Des protestations d’autant plus mémorables que, culturellement, le peuple brésilien descend très peu dans la rue pour exprimer son mécontentement.

L’onde de protestation avait vu le jour la semaine dernière à São Paulo pour s’ériger contre la hausse des prix des bus et du métro. Le mouvement de contestation, qui se veut apolitique, s’est organisé sur les réseaux sociaux et s’est rapidement étendu à d’autres villes.

Le Brésil traverse en ce moment une période un peu plus délicate sur le plan économique, avec une croissance au ralenti (0,6% au premier trimestre) et une forte inflation (6,5%), notamment dans l’alimentaire. La popularité de la Présidente Dilma Rousseff a chuté de huit points en juin et la Chef de l’État a été copieusement sifflée par le public lors du match d’ouverture de la Coupe des Confédérations. Elle reste cependant la favorite pour l’élection présidentielle d’octobre 2014.

La violente répression policière des manifestations survenues à São Paulo la semaine dernière a encouragé davantage de Brésiliens à venir renforcer le contingent des manifestants. Les images de plusieurs journalistes brésiliens sévèrement touchés au visage par des balles en caoutchouc, tirées par des policiers militaires, ont fait le tour du web et choqué nombre de citoyens. « Les photos prises sous la dictature militaire et celles de la semaine dernière étaient presque identiques, à la seule différence que celles de la semaine passée étaient en couleurs », estime, sous couvert de l’anonymat, un manifestant carioca d’une quarantaine d’années. En mai 2012, le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU avait d’ailleurs exhorté le Brésil à œuvrer pour supprimer sa police militaire, accusée de nombreux homicides extrajudiciaires. 

Dans les médias locaux, on a noté un net changement de ton au sujet des manifestants. Lesquels étaient il y a quelques jours encore considérés comme des « vandales » par certains médias font aujourd’hui la fierté d’un pays, selon les mêmes journaux ou chaînes de TV. Lors des manifestations, un slogan a été repris en cœur : ‘Le Brésil se réveille’. Au vu des manifestations prévues dans les jours à venir - dans plus de quarante villes, il semble que le peuple brésilien n’ait aucunement l’intention de se rendormir…