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En ce dimanche après-midi ensoleillé très animé, les coffee-shops installés à un jet de pierre du quartier rouge d’Amsterdam ne désemplissent pas. Ils ne ferment leurs portes que très tard, pour accueillir un maximum de touristes souvent européens, ravis de pouvoir profiter de la politique libérale néerlandaise en matière de drogue douce.

La loi, qui autorise la consommation et la vente libre de drogue douce depuis 1976, est néanmoins ambiguë. D’ailleurs, tant les professionnels que les municipalités insistent pour que soit clarifié un point essentiel : car si les centaines de coffee-shops du pays sont autorisés à vendre de la marijuana, ils ne peuvent pas en produire, ni en acheter en gros à des cultivateurs. Un système que cette jeune femme aux grands yeux bleus, propriétaire depuis dix ans d’un coffee-shop aux couleurs vives, ne comprend pas.

Le comptoir est simple, malgré un choix de marijuana et de résine de cannabis très large. Elise (prénom d’emprunt) souhaite conserver l’anonymat. C’est que le sujet est sensible. "Nous sommes tous un peu dans l’illégalité", confesse-t-elle. Derrière sa chaise, un escalier en colimaçon mène aux trois étages supérieurs. Sa descente et son escalade sont dangereuses, pour ne pas dire acrobatiques, et réclament toute la concentration des clients qui l’empruntent. L’escalier donne accès à des petites pièces conviviales, décorées de multiples graffitis et sommairement meublées. L’ambiance est sonore et enfumée. De nombreux rires fusent des différentes tables où sont accoudés des groupes de jeunes, les uns bruyants, les autres, à l’opposé, très silencieux. Chaque palier invite directement à pénétrer une atmosphère différente. Celle qui règne au troisième étage laisse assez perplexe.

"Seule la qualité m’intéresse"

Un homme d’une quarantaine d’années, longs cheveux et barbe grisonnante, occupe à lui seul trois sièges et semble occupé par ce qui ressemble à une grande pipe à eau. Il fume tout en jouant à un jeu vidéo. Ses gestes sont frénétiques et bruyants, ses doigts claquent sèchement sur le clavier et il observe régulièrement une pause. On ose à peine l’aborder pour lui demander s’il connaît l’origine du produit qu’il consomme. "Non, seule la qualité m’intéresse", finit-il par répondre après un long moment. "Je sais qu’ici, je trouverai toujours ce que je recherche."

La scène est presque irréelle et rend hilares ces jeunes adolescents français, venus passer un week-end à Amsterdam. "Nous ne sommes pas des habitués et le choix était tellement vaste !", s’extasient-ils. "Finalement, nous avons simplement commandé une herbe douce mais festive." Pour ce qui est côté festif, ils ont apparemment trouvé leur compte. Ils passeront encore une heure dans les volutes de fumées, avant de redescendre, indemnes, le fameux escalier hélicoïdal.

"Nous achetons en petite quantité, jamais plus de 500 grammes. Pour nous fournir, nous avons affaire à des gens travaillant dans l’illégalité, nous sommes donc obligés de changer souvent de revendeurs", soupire Elise en s’interrompant pour saluer des clients sur le départ. "Mais avons-nous d’autres choix ? Ce que je trouve injuste, c’est le montant des impôts que nous payons, comme toutes les sociétés", déplore-t-elle.

Pour une régulation du joint

Il ne se passe pas une semaine sans que la police néerlandaise ne démantèle des plantations de cannabis - environ 30000 chaque année - qui poussent souvent dans des garages, à la lumière de lampes halogènes. Philips pourrait même être inquiété pour la vente de lampes destinées à la culture de marijuana, dont le géant néerlandais de l’éclairage tire de larges profits. Cette production illégale, exigeant une lourde consommation d’électricité, est aussi à l’origine de nombreux incendies.

Ces dangers sont dénoncés par les maires de trente-cinq villes néerlandaises, dont Amsterdam, Rotterdam et Groningen. Une douzaine d’entre eux se sont réunis le 31 janvier dernier à Utrecht, pour présenter un manifeste, "Joint Regulation", appelant le gouvernement à autoriser la production légale de marijuana aux Pays-Bas. Leur principal combat concerne la criminalité générée par le commerce illégal et créant une plus grande insécurité dans les quartiers concernés.

Mais le gouvernement ne semble pas favorable à une quelconque réforme de la loi en vigueur. En cause, certains accords internationaux mais aussi, une idée bien arrêtée : "Ni les plantations illégales, ni la criminalité organisée se cachant derrière ces plantations ne disparaîtront avec une régularisation de la culture destinée aux coffee-shops", a déclaré le ministre de Sécurité, Ivo Opstelten (membre du Parti populaire libéral et démocrate du Premier ministre Mark Rutte). Et d’ajouter : "Même après dix manifestes, la réponse restera non". L’Etat néerlandais touche néanmoins les taxes prélevées sur les coffee-shops, des établissements dont les bénéfices sont de plus en plus réduits. "Les prix de base deviennent trop onéreux. Si enfin nous pouvions avoir un commerce légal pour tous, le marché serait beaucoup plus équitable", estime Elise.