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Voir près de 11 millions d'euros d'aide belge au développement à destination de Brazzaville terminer dans les caisses de Kensington International, un fonds vautour établi dans les îles Caïman, ne correspond pas exactement à l'idée qu'on se fait de la coopération. Et pourtant, la société, qui a acheté au rabais des dettes congolaises - pour 1,8 million de dollars -, réclame devant les tribunaux leur valeur nominale majorée d'intérêts, soit 120 millions, et fait saisir dans le monde entier des fonds destinés au Congo-Brazzaville.

Ainsi a-t-elle ciblé un prêt belge d'Etat à Etat de 10,3 millions d'euros destiné à financer une centrale thermique au Congo-Brazzaville, rapportent les services de la Coopération et des Finances à Bruxelles. Plus de 5 millions ont dû être déposés par le département des Finances à la Caisse de dépôts et consignations à la suite d'un jugement du tribunal de première instance de Bruxelles du 31 mai 2007, tandis qu'un subside de 587 585 euros, dévolu à la direction générale de la Télévision nationale congolaise, a déjà fait l'objet d'une saisie le 30 décembre 2004.

"Immorales"

La proposition de loi déposée par le sénateur Paul Wille (VLD), que les députés belges adopteront ce jeudi à Bruxelles, permet de combler le vide juridique en rendant désormais les sommes destinées à l'aide au développement "insaisissables et incessibles". Dans une résolution adoptée en janvier, les sénateurs recommandent par surcroît au gouvernement de promouvoir l'élaboration de codes de bonne conduite pour empêcher la revente de dettes à des fonds vautours.

Pour le Centre national de coopération au développement (CNCD) - 11.11.11, "c'est un premier pas dans la bonne direction qui consiste à éviter que les bénéfices des allégements de dettes octroyés par les uns soient annihilés par les visées spéculatrices des autres". Il s'agit même d'une première, alors que la France et le Royaume-Uni ont entamé des discussions de plus longue date sur le sujet. Et le ministre belge à la Coopération, Charles Michel, d'espérer "que d'autres Etats membres (de l'Union européenne) adopteront des dispositions similaires". "Il s'agit de s'équiper juridiquement pour faire barrage à des pratiques immorales." Mais légales...

Selon le rapport de la Banque mondiale consacré à l'initiative en faveur des pays pauvres très endettés (les PPTE), quarante-six contentieux pendaient au nez de onze pays au 31 décembre 2007. Le Nicaragua est le plus touché, avec neuf affaires, devant le Congo-Brazzaville (huit), le Cameroun (sept) et l'Ouganda (six). Six jugements ont d'ores et déjà été rendus contre sept pays (le Cameroun, la République démocratique du Congo, le Congo-Brazzaville, le Nicaragua, le Sierra Leone, l'Ouganda et la Zambie) en faveur de vingt-six créanciers. Lesquels ont empoché 1 milliard de dollars pour des dettes qu'ils avaient rachetées 427 millions.

Le Premier ministre congolais, Isidore Mvouba, relayé par l'agence Panapress, avait déjà dénoncé il y a deux ans le "harcèlement" de Brazzaville par les fonds vautours et expliqué que son gouvernement avait été "obligé" de cacher certains de ses comptes pour que les revenus pétroliers ne soient pas saisis "par ces prédateurs".

Le revers de la médaille

Leurs opérations juteuses se sont multipliées avec les allégements de dettes des pays les plus pauvres opérés dans la foulée de la campagne du Jubilé 2000. "Aujourd'hui, on sent qu'on est en train d'aiguiser les lames autour de la République démocratique du Congo en perspective de cet été où il y aura un gros allégement de dette", rapporte Arnaud Zacharie, le secrétaire général du CNCD-11.11.11. Les fonds vautours profitent en effet de l'oxygène financier partiellement retrouvé par les Etats pauvres pour les forcer à rembourser de vieilles créances rachetées sur le marché secondaire avec décote, souvent à des banques empressées de les vendre. Aussi est-il indispensable, selon Arnaud Zacharie, de conscientiser également les débiteurs. "On a atteint la caricature des caricatures au Congo-Brazzaville, quand on s'est rendu compte que des personnes issues du gouvernement avaient créé un fonds vautour pour racheter des créances, attaquer l'Etat congolais et faire une plus-value !"

Or, ces sociétés prédatrices - il en existerait une cinquantaine - non seulement empêchent les pays victimes de leurs attaques judiciaires d'investir l'argent dans des secteurs de lutte contre la pauvreté, tels que la santé ou l'éducation, mais sapent également les timides efforts de la communauté internationale visant à alléger les dettes.