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Marc Lazar, directeur du département d’histoire de Sciences Po à Paris, est spécialiste de l’Italie. Nous l’avons interrogé sur la situation politique dans la Péninsule.

Comment décryptez-vous ce coup de théâtre de Silvio Berlusconi ?

On peut vraiment parler d’un coup de théâtre, il suffisait de regarder la tête d’Enrico Letta pendant la prise de parole de Silvio Berlusconi pour comprendre que rien n’était préparé. Mais c’est surtout une pantalonnade et un échec pour M.Berlusconi qui, après avoir déclenché cette crise, a trouvé cette tactique que l’on peut considérer comme une tentative habile de se sortir du pétrin. Il a voulu éviter la scission de son parti, éviter la création d’un “clan” des modérés. Et, je le répète, c’est habile mais à la fois désespéré, car ceux qui se sont dissociés semblent réellement prêts à tuer le père.

Peut-on penser qu’il y ait eu un accord secret derrière ce retournement de situation ? A-t-il obtenu quelque chose en échange ?

Non, je ne crois pas. D’abord parce que ni Enrico Letta ni le président Napolitano ne semblent prêts à lui concéder quoi que ce soit pour l’aider à sortir de ses problèmes judiciaires. Silvio Berlusconi y a sûrement pensé mais rien ne laisse entendre qu’il y ait eu un accord secret. En tout cas, pas pour le moment…

La position d’Angelino Alfano, présenté depuis toujours comme le dauphin de Berlusconi, risque d’être assez délicate. Il était vraiment prêt à la rupture…

Oui. Il faudra voir dans les jours à venir mais il semble en effet prêt, lui aussi, à tuer le père. Et cela signifie que nous sommes en train de vivre la fin de l’époque Berlusconi. Angelino Alfano, tout comme les autres modérés, essaient de sauver le futur du centre-droit italien, en sachant très bien que, désormais, Silvio Berlusconi ne fait plus l’unanimité au sein de son propre parti.

Le revirement du Cavaliere peut-il se transformer en handicap pour le gouvernement d’Enrico Letta ?

D’un côté, Enrico Letta sort renforcé de cette crise. Il l’a très bien gérée et en sort réellement la tête haute. Il a démontré qu’il était un politicien très habile. Mais, d’un autre côté, la marche arrière de Silvio Berlusconi lui enlève quelques cartouches. Il aurait été plus simple pour Enrico Letta de réussir à mettre Silvio Berlusconi dos au mur, à l’isoler complètement.

Les événements d’aujourd’hui préfigurent-ils ce que deviendra le paysage politique italien après la disparition du berlusconisme ?

C’est encore un peu tôt pour le dire, mais il est vrai que nous assistons à la recomposition du centre-droit. Nous savons déjà que le Peuple de la Liberté disparaîtra, puisque Silvio Berlusconi a annoncé la renaissance de Forza Italia, mais apparemment sans les modérés qui veulent créer leur propre structure.

La situation risque de ne pas être simple pour le Parti démocrate, qui aurait préféré une scission plus nette du parti de Berlusconi…

Le Parti démocrate va insister sur le fait qu’il y a, de toute façon, une nouvelle majorité politique et que Silvio Berlusconi n’est plus nécessaire à la survie du gouvernement. Car ce gouvernement doit encore faire des réformes importantes, comme la loi électorale ou le budget. Mais il est certain que l’affrontement le plus difficile est attendu au sein même du Parti démocrate, entre Enrico Letta et le maire de Florence Matteo Renzi, qui ne laissera passer aucun compromis avec la droite, des compromis qu’Enrico Letta devra faire par nécessité.

Peut-on finalement dire, après l’avoir annoncé mille fois, que le berlusconisme vit ses dernières heures ?

Je pense qu’on est à la fin d’une époque mais, attention, l’homme a des ressources. D’abord il a de l’argent, des journaux, des télévisions et, surtout, il reste le capitaine, il a encore de nombreux fidèles qui se disent prêts à mourir pour lui. Il l’a dit, il se battra jusqu’au bout et cela peut encore provoquer des remous. Il est clair que, dans les prochains jours, il va rejouer sa partition habituelle, en disant à ses électeurs que le gouvernement est mauvais et qu’il ne voulait pas le soutenir, mais que la situation est grave et que, finalement, son sens des responsabilités et son amour de l’Italie l’ont poussé à voter la confiance. Donc, ce n’est pas encore fini, attendons-nous à beaucoup de turbulences !


Découvrez ci-dessous notre ligne du temps dynamique sur les deux mois de la nouvelle crise italienne.