International Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste de Boko Haram à l’Institut français de géopolitique à Paris, évoque la secte nigériane devenue un groupe terroriste qui massacre et traumatise le Nord du Nigeria : actes barbares, attentats suicides, idéologie, fonctionnement et perspectives politiques.

Marc-Antoine Pérouse de Montclos était l’Invité du samedi de LaLibre.be.

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Quelle est l’idéologie originelle de Boko Haram (‘L’éducation occidentale est un interdit religieux’), secte salafiste jihadiste créée en 2002 par Mohamed Yusuf au Nigeria ?

Au départ, comme d’autres groupes salafistes au Nigeria, leur principale revendication est religieuse, mais avec des conséquences politiques : Boko Haram demande l’application stricte de la charia (droit coranique). A leurs yeux, la loi de Dieu ne peut pas être placée sous l’autorité d’une Constitution écrite par la main de l’homme. La Constitution du Nigeria, Etat fédéral regroupant 36 Etats fédérés, proclame la liberté de religion. Boko Haram veut donc changer le régime politique du Nigeria pour appliquer pleinement et uniquement la charia comme unique source de droit.

Leur modèle, c’est le califat de l’Etat islamique ?

Certains groupes salafistes sont attirés par des modèles républicains comme celui de l’Iran, mais Boko Haram est plutôt inspiré par l’Etat islamique. Sa référence reste le califat qui avait été mis en place à la suite d’un djihad victorieux dans le Nord-ouest du Nigeria en 1804. Ce califat a duré un siècle, avant d’être mis à terre par le colonisateur britannique en 1903. Précisons que Boko Haram n’a pas non plus de liens opérationnels avec Al-Qaïda, dont il ne partage pas la doctrine.

L’assassinat de Mohamed Yusuf – sans forme de procès – a-t-il été décisif dans la transformation de la secte en groupe terroriste ?

Absolument, cet assassinat extrajudiciaire représente un basculement majeur ! Quand Mohamed Yusuf était vivant, le groupe avait pignon sur rue et tenait sa propre mosquée. Aucun procès contre Mohamed Yusuf, accusé d’avoir des liens avec des groupes terroristes étrangers, n’avait abouti. Il avait même un temps d’antenne à la télévision régionale. A l’époque, Boko Haram était parfois impliqué dans certaines violences, mais sans aucune commune mesure avec les attaques actuelles. Pire, le groupe s’est fragmenté. Devenu clandestin, il est impossible de négocier avec qui que ce soit. Depuis 2010, Boko Haram s’attaque aussi aux chrétiens.

Autre basculement, l’état d’urgence décrété en 2013 dans le Borno et l’Adamawa, Etats du Nord-est.

Avec cet état d’urgence, l’armée nigériane a commencé à attaquer les campagnes, à bombarder des villages entiers et à faire énormément de victimes civiles. Elle a aussi rasé des quartiers, brûlé des maisons, massacré des civils, jeté les cadavres dans des charniers, découpé des gens en morceaux, violé des filles,… Tout ce que fait Boko Haram, l’armée nigériane le fait aussi ! Les seules différences, c’est que Boko Haram n’a pas de capacité aérienne, et que l’armée ne commet pas d’attentat suicide. On a des images des deux camps qui perpétuent les mêmes actes de décapitation et de torture. C’est atroce, répugnant !

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A combien estime-t-on le nombre de combattants de Boko Haram ?

Je veux être très prudent, car personne n’a d’estimation précise. Cela dit, les forces de sécurité nigérianes parlaient de 4.000 hommes en 2013, alors qu’elles évoquent entre 8 et 10.000 actuellement. Plus on a tapé sur le mouvement, plus il s’est renforcé. Cela démontre qu’une réponse uniquement militaire ne solutionnera pas le problème.

Pourquoi les musulmans sont-ils premières victimes, davantage encore que les chrétiens, des violentes attaques de Boko Haram, menées par le menées par le jihadiste Abubakar Shekau (photo ci-dessus)?

Au Nigeria, Boko Haram n’est pas une guerre de civilisations entre chrétiens et musulmans, c’est d’abord une guerre à l’intérieur de l’Islam. L’essentiel des victimes du groupe sont musulmanes. Boko Haram s’est développé pour s’attaquer aux "mauvais musulmans", dont les esprits seraient pervertis par l’Occident et la colonisation britannique. Le fait de tuer des musulmans démontre bien la différence et l’incompatibilité entre Boko Haram et Al-Qaïda.

La charia est d’application dans le Nord du Nigeria depuis longtemps. Comment coexiste-t-elle avec les lois laïques ?

La charia existe dans le Borno depuis l’apparition de l’Islam à partir du XIIème siècle. Même du temps de la colonisation britannique, on pouvait être condamné à mort au nom de la charia. Cependant, les lois britanniques prévalaient toujours. En 1999, le rétablissement du domaine d’application pénal de la charia dans certains du Nord du Nigeria n’a pas changé ce statut. Ainsi, aucune condamnation à mort prononcée par des tribunaux islamiques n’a été appliquée, contrairement à ce qu’on a pu lire dans certains médias occidentaux. La Cour Suprême peut toujours casser ou réviser les peines des tribunaux islamiques. Cette non-application de la charia est d’ailleurs à l’origine de la création de Boko Haram, qui dénonce une charia de façade.

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Pourquoi l’armée nigériane ne s’attaque-t-elle pas à ce groupe clairement identifié ?

Toutes les institutions du Nigeria, première puissance économique d’Afrique, sont rongées par la corruption, tant la police, les gouverneurs, les hôpitaux que l’armée. Officiellement, 5,8 milliards de dollars sont consacrés à la sécurité, mais ce montant est détourné à tous les niveaux de pouvoir. L’argent n’arrive pas sur le terrain. Les soldats sont démunis et parfois même pas payés. Dans ces conditions, quand ils se font attaquer par Boko Haram, ils décampent et abandonnent tout sur place. De plus, la structure de commandement est fragile, car le président Jonathan ne commande pas l’état-major et ce dernier ne commande pas la base. On a vu des mutineries au sein de l’armée et des soldats qui refusaient d’exécuter les ordres.

L’armée n’intervient donc jamais ?

Parfois, mais trop souvent les soldats s’en vont… Aujourd’hui, Boko Haram massacre à Baga (Borno), mais il y a un an, c’était l’armée nigériane qui massacrait. C’est pourquoi les civils sont hostiles aux forces de sécurité qui ne coopèrent pas avec eux. Face à un ennemi invisible comme Boko Haram, il est pourtant impossible de gagner si vous n’avez pas le soutien des populations locales.

Et pourquoi cette passivité des puissances étrangères ?

Pour des raisons de faisabilité. Les Français sont déjà présents au Mali, en Syrie, en Irak, en Centrafrique,… Ils n’ont plus les moyens de se lancer dans de nouvelles opérations, surtout dans le pays le plus peuplé d’Afrique ! Les Etats-Unis, eux, ne peuvent légalement pas aider ou former des armées africaines qui ont commis des crimes de sang, comme c’est absolument le cas ici. Cela dit, l’armée du Nigeria ne veut pas non plus d’une intervention militaire étrangère sur son territoire. Ce que demande le président Goodluck Jonathan, c’est plus de moyens financiers… pour mieux les détourner.

Le groupe terroriste gère-t-il un territoire - califat - comme le fait l’Etat islamique en Irak et Syrie ?

C’est la question à laquelle nous n’avons pas de réponse. C’est une zone où les journalistes indépendants sont interdits. On ne sait pas ce qu’il se passe à Baga, ni ce qu’ils contrôlent précisément. Vu que l’armée délaisse une grande partie de Borno, Boko Haram peut y investir de grands espaces, mais pas forcément y organiser un système politique autonome.

Qui finance ou fournit les armes modernes brandies par Boko Haram ?

Il n’y a vraiment pas besoin de financements extérieurs. Inutile de s’imaginer que des Qataris ou Libyens leur viennent en aide. En réalité, ces armes sont saisies directement auprès de l’armée nigériane qui décampe à chaque fois que Boko Haram arrive. Les terroristes n’ont plus qu’à se servir ! De plus, les guerres civiles dans la région ont laissé derrière elles quelques trafics d’armes. Sur le plan financier, Boko Haram vit sur des investissements locaux réalisés par le passé et à travers le racket de protection. Par exemple, les entrepreneurs et commerçants qui veulent transporter leurs produits devront payer Boko Haram pour pouvoir circuler sans se faire attaquer.

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Le 24 avril dernier, 276 jeunes filles ont été enlevées à l’école. Depuis, que sait-on du sort qui a été réservé à ces filles qui ont mobilisé de nombreuses personnalités au travers du slogan #BringBackOurGirls ?

Une cinquantaine de filles auraient réussi à se libérer par elles-mêmes. Quant aux autres, on ne le sait pas. Le plus probable serait qu’elles ont été mariées de force aux combattants, qui s’en servent comme esclaves sexuelles. D’autres spéculations non-prouvées affirment que ces jeunes filles servent de bombes humaines pour réaliser des attentats suicides. Dans tous les cas, elles n’ont pas été revendues à des réseaux de prostitution internationale.

Le groupe a-t-il aujourd’hui les moyens de s’attaquer aux champs pétroliers du Sud du Nigeria ?

Non. Dès qu’on sort des 3 Etats du Nord-ouest (Borno, Adamawa et Yobe) où ils mènent des actions de guérilla, les attaques de Boko Haram se limitent à des attentats à la bombe. Les installations pétrolières du Sud sont extrêmement bien gardées. Je ne crois pas beaucoup à leurs capacités opérationnelles d’y mener des actions de taille. De plus, ils n’ont pas le professionnalisme d’Al-Qaïda pour mener de telles opérations, même si un groupe dissident de Boko Haram, Ansaru, pourrait un jour intervenir dans les zons pétrolifères.

Qu’attendez-vous de l’élection présidentielle qui se tiendra en février ?

Je ne vous cache pas que je crains le pire. J’ai discuté avec la Commission électorale, qui ne sait même pas si elle pourra légalement proclamer des résultats, vu les 1,5 million de réfugiés qui ne pourront pas voter là où ils sont enregistrés. De plus, pour être élu, un président doit emporter au moins 25% des voix dans deux tiers des 36 Etats de la fédération. Il pourrait y avoir une situation de blocage politique, une contestation violente du résultat. Tous les scénarii sont possibles et pourront mener à une nouvelle vague de violences. D’autant que les musulmans du Nord détestent Goodluck Jonathan. Pas forcément parce qu’il est chrétien, mais surtout parce qu’il ne fait rien pour empêcher le massacre des musulmans et la ruine de l’économie du Nord sahélien du pays.


Entretien : Dorian de Meeûs