International Libérée le 13 novembre, la ville irakienne n’est plus qu’un amas de béton et d’acier. Reportage : Christophe Lamfalussy (textes) et Olivier Papegnies (photos), envoyés spéciaux en Irak et en Syrie.

Voir au loin les monts Sinjar, dans la brume du mois de décembre, fait immédiatement penser aux milliers de Yézidis qui s’y étaient réfugiés, l’été 2014, face à l’offensive éclair de Daech.

Aujourd’hui, nous faisons le chemin en sens inverse. Et une seule voie d’accès a été sécurisée par les forces kurdes, par le nord. A chaque carrefour, des sacs de sable, une chicane, une guérite que le convoi passe facilement, ouvert par un pick-up où ont pris place dix peshmergas.

© Olivier Papegnies
Mais arriver à Sinjar est un choc. Tout a été détruit sur des kilomètres, dynamité par Daech, surtout dévasté par les frappes aériennes. Les voitures sont calcinées. Les toits aplatis. "La bataille a duré un seul jour" , assure le général Ayad Hosin Doski. "La coalition a frappé très fort et nous avons pu avancer rapidement dans Sinjar." Les peshmergas n’ont fait aucun prisonnier et ont enterré les dépouilles des djihadistes pour "des raisons sanitaires" .

Depuis la libération de Sinjar, le 13 novembre, près de 7 000 peshmergas campent dans la ville. Les drapeaux du Kurdistan irakien et du PKK flottent sur le rond-point central, mais les deux contingents kurdes s’ignorent superbement. "Vous pouvez prendre en photo notre drapeau, mais pas celui du PKK" , peste un soldat. Le PKK ne sort quasiment pas de son camp ceinturé de plaques de béton.

© Olivier Papegnies
(Selfie sur le remblai aménagé par les forces kurdes. Daech est à quatre-cinq kilomètres de là, retranché dans un village dont les lumières apparaissent au loin. “C’est ici qu’il faut vaincre Daech, sinon ils viendront en Europe”, assure le général peshmerga Zajm Ali.)

Des mines partout

La ligne de front n’est qu’à 4-5 kilomètres. Daech a lancé sept attaques-suicides en un mois pour tenter de percer le front kurde mais sans résultat probant. Un soldat montre sur son téléphone portable la vidéo d’un camion piégé s’avançant dans l’obscurité vers la ville. Il n’est pas allé loin, frappé par un avion de la coalition qui l’a transformé en boule de feu.

Terrés dans des caches et tunnels, les djihadistes n’ont pas livré bataille à Sinjar, mais ont laissé une quantité de mines dans le centre et les villages avoisinants. Aidés par des experts américains, britanniques et français, les Kurdes ont déminé plus de treize kilomètres dans la ville, désamorcé 200 mines terrestres et plus de 1600 explosifs contenant du TNT.

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(Daech a occupé pendant seize mois cette ville habitée majoritairement par des Yézidis. Certains ont réussi à s’échapper, mais des centaines de femmes et jeunes filles restent captives.)

"Entre 50 et 6 0 civils ont perdu la vie à cause des mines dans la région" , explique le général Zajm Ali, commandant en chef des peshmergas dans la région. "Dès que les gens ouvrent une porte… le frigo, la télévision, même les jouets, peuvent exploser. Nous avons vu des mines également sur des pompes à eau et dans des fauteuils. Déminer, reconstruire, cela va prendre du temps. Il faut une aide internationale."

Une poignée d’habitants serait revenue habiter Sinjar. L’essentiel est resté dans les camps du Kurdistan irakien, où l’impatience monte. "Une famille de neuf, partie d’ici, s’est noyée dans la diterranée" , nous avait dit un Yézidi à l’entrée d’un camp près de Dohuk. "Pourquoi le monde s’émeut-il quand un seul enfant meurt noyé sur une plage et qu’on ne dit rien sur nous ? Nous ne reviendrons à Sinjar que s’il y a une forme de protection internationale. Nous ne voulons plus vivre avec les Arabes."

© Olivier Papegnies
(A Sinjar, Daech avait creusé des tunnels pour passer d’une maison à une autre en cas de bombardements.)

Pourquoi il faut aller jusqu’au bout

Pour le général Ali, ancien ministre de la Défense du Kurdistan irakien, il faudra combattre Daech "jusqu’au bout" et le poursuivre "jusqu’en Libye" . Pas uniquement pour anéantir un Etat islamique qui est "l’ennemi de l’humanité" , aussi pour contenir l’Iran chiite.

"Quand les Américains ont quitté l’Irak (à partir de 2009, NdlR), ils ont en quelque sorte donné les clés aux Iraniens , dit-il. Maintenant, ils sont là. Cinq mille combattants iraniens. Leurs chefs. Il y a un envahissement chiite dans la région. Si la coalition ne termine pas le travail, nous allons laisser la région aux Iraniens."

Le leader peshmerga estime aussi que les milices chiites ne doivent pas participer à la libération de Mossoul, car cela attiserait les frictions avec la majorité arabe et sunnite de la deuxième ville d’Irak.