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Torse et poignet bandés, un homme abandonné dans un fauteuil roulant semble épuiser ses dernières forces pour appeler une infirmière. Il continue de geindre, de moins en moins distinctement, les yeux fixés sur le sol qu’il vient de souiller. Personne n’est là. A l’hôpital Elzawya, au centre de Tripoli, le manque de personnel rend la vie des patients plus pénible encore.

"Il y a un réel déficit d’infirmières et d’aides soignantes", dit Aram Alsalahi, une anesthésie de 25 ans. Une absence qui s’explique par des difficultés pratiques, selon Aïcha Kalifa Farhat. C’est le premier jour que la jeune infirmière vient travailler, depuis l’entrée des rebelles dans Tripoli, le 21 août. "J’habite près de la caserne de Bab al Aziziya", explique-t-elle. Depuis que la guerre a commencé, elle est venue au travail "à pied" car "il n’y a pas d’essence". Pour Aram Alsalahi, cela n’explique pas tout. "Certains salariés étaient favorables à Kadhafi, ils ne vont certainement pas venir soigner les révolutionnaires", dit-il.

Comme tous les hôpitaux de la ville, celui d’Elzawya a connu des situations critiques, lors des combats qui ont fait rage dans la capitale libyenne, en début de semaine dernière. "Nous recevions des dizaines de blessés par jour", raconte Oussama Ayad, chirurgien. "Nous n’avions pas assez de salles d’opération, ni de lits. Nous avons perdu des patients faute de prise en charge rapide". La situation reste difficile, mais "s’améliore de jour en jour, assure-t-il. "Presque tous les médecins sont au travail, et l’intensité des combats diminue".

Dans la salle des premiers soins, l’équipe médicale fait face dans le calme à l’arrivée simultanée de deux blessés par balle. Au milieu d’autres patients, on serre le bras du premier avec ce qu’on trouve : ce sera un gant chirurgical. On prend sa tension, et on lui fait une piqûre dans la foulée. "Il a reçu deux balles dans l’abdomen", explique en s’affairant le docteur Alaa Hamdan. "L’une a sans doute touché le rectum". Les médecins semblent oublier le patient arrivé un peu plus tôt. Ils devaient surveiller le saignement du jeune homme, blessé par balle au thorax, avant de décider d’une éventuelle opération. L’anesthésiste a déjà inséré un tube dans son thorax, pour lui permettre de respirer. L’homme regarde les médecins s’occuper des autres patients. Sous le lit, la mare de sang s’étend doucement.

Balai et serpillière à la main, un jeune homme grand et dégingandé s’approche, puis recule, hésitant. Il ne sait pas s’il doit nettoyer le sang et les déchets souillés qui traînent alentour.

Mahmoud Ben Mansour prête main-forte depuis deux jours. "Je fais tout ce que je peux", dit l’étudiant en chirurgie dentaire. Comme Woroot Tailamoun, 22 ans, étudiante en quatrième année de médecine, qui met toutes ses ressources au service de "la nouvelle Libye". " Je suis venue car je veux servir mon pays", dit-elle. La jeune femme, qui "connaît des pharmaciens", a apporté "du matériel et des médicaments aux hôpitaux". Tant de choses qui continuent de manquer.

Samedi, Moustapha Abdeljalil, le chef du Conseil national de transition, a lancé un appel d’urgence humanitaire pour Tripoli. Médecins sans frontière (MSF) a déployé une équipe dans la capitale. L’ONG doit fournir du matériel chirurgical, notamment de l’oxygène. "L’approvisionnement général en oxygène n’est plus disponible", raconte le docteur Hamdan. "On utilise des butanes, même en soins intensifs". Il y a aussi le manque d’eau et les coupures d’électricité. "Nous utilisons les générateurs", poursuit le médecin , "mais nos réserves en carburant sont très limitées et nous craignons des pénuries".