International Reportage Envoyée spéciale à Tripoli

C’est un garage au toit de tôle rouge, qui jouxte le long mur d’enceinte de la caserne de la 32e brigade, une unité d’élite commandée par Khamis, l’un fils de Mouammar Kadhafi. A l’intérieur, le sol est jonché de cendres et de débris calcinés, qui ressemblent à des restes humains. Dans l’air, une odeur de chair brûlée qui peine à se dissiper. "Les squelettes ont été enlevés dimanche pour être enterrés", raconte Moktar Mahmoud Zedan, 23 ans. Le visage grave, il inspecte les quatre murs calcinés de la pièce où il a passé plus de deux mois, après son arrestation à Zliten, le 17 juin, avec trois autres rebelles.

L’étudiant, qui a "pris les armes dès les premiers jours de la révolution", explique avoir échappé à un massacre, dans ce quartier de Salahaddin, dans le sud de Tripoli. Dans la soirée du 23 août, des hommes "en tenue de militaires", appartenant selon lui à la brigade adjacente, ouvrent la porte du hangar où il dépérit avec quelque 150 codétenus. Les prisonniers sont tués "par balle", un par un. Les auteurs de la tuerie auraient ensuite mis le feu au bâtiment en y lançant plusieurs grenades. "Ils ont voulu se venger avant de fuir face à l’arrivée des rebelles", assure Moktar Mahmoud Zedan. Plus tôt dans la journée, les révolutionnaires, à Tripoli depuis trois jours, avaient conquis la caserne de Bab al Aziziya, le quartier général de Mouammar Kadhafi.

De nombreuses tueries de ce genre pourraient avoir été commises pendant la "bataille de Tripoli", qui a commencé le 20 août. Selon le colonel Ahmed Omar Bani, le porte-parole militaire de la rébellion, entre 57 000 et 60 000 personnes ont été arrêtées par le régime de Mouammar Kadhafi au cours de la guerre qui l’a opposé aux rebelles. Presque 50 000 manqueraient toujours, après la libération de quelque 10 000 personnes, notamment de la prison haute sécurité d’Abou Salim, dans le sud de Tripoli, où étaient notamment détenus des prisonniers politiques.

Moktar Mahmoud Zedan ne doit sa survie qu’à la clémence d’un des "soldats de Kadhafi". "J’étais recroquevillé dans ce coin", montre-t-il de la main. "A un moment, ils ont manqué de munitions. Pendant qu’ils allaient les chercher, le garde m’a laissé partir". Il a couru jusqu’à perdre haleine, pour se "réfugier dans une ferme, à environ quatre kilomètres". Il n’était pas seul à tenter de s’échapper. La course de certains s’est arrêtée de l’autre côté du mur qui délimite la cour du hangar. La trace d’un corps est encore là. Dans une maison en construction, un peu plus loin, un cadavre a été oublié. Il gît au milieu d’une pièce vide, dans la chaleur de la mi-journée.

"Il avait dû s’y réfugier avant d’être rattrapé et exécuté par les forces de Kadhafi", dit Nouri Massoud, qui habite le quartier. Le soir de la tuerie, il n’était pas chez lui. "J’étais parti mettre ma famille à l’abri, dit-il. "Quand je suis revenu le lendemain matin, j’ai trouvé des blessés dans ma maison". L’homme d’une soixantaine d’années les a cachés. "J’en ai gardé trois ici", dit-il en montrant un petit débarras aux murs tâchés de sang. Près de son garage, où se sont tapis quatre autres évadés, il a regroupé des tissus souillés. "Je les ai soignés jusqu’à ce que les rebelles s’emparent de la caserne", samedi. Les hommes ont alors pu se rendre à l’hôpital.

Omar Hadad, 40 ans, écoute le récit avec attention. Il cherche son frère, dont il a perdu la trace il y a deux mois. "Les hommes de Kadhafi l’ont arrêté chez lui, à Zliten, en l’accusant d’être un rebelle", raconte-t-il. "Mon frère est un civil qui n’a jamais pris les armes". Il est désormais certain que son frère se trouvait dans le hangar. Son cousin, arrêté en même temps, est parvenu à s’échapper le 23 août. "Il m’a dit qu’ils avaient été détenus ensemble dans cette prison, et que mon frère avait aussi tenté de fuir". Nouri Massoud l’assure, plusieurs détenus ont été recueillis dans des maisons des environs, jusqu’à quelques kilomètres. L’espoir de revoir son frère vivant anime tout à coup Omar Hadad. Il demande d’une voix impatiente à quelle porte frapper, et s’en va en courant.