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Observateur avisé des affaires économiques et internationales, Etienne Davignon nous livre son analyse.

Quel regard portez-vous sur la situation en Ukraine ?

D’abord, il faut regarder la réalité historique. Et que nous dit-elle ? Elle nous dit qu’historiquement, la Crimée est russe et qu’elle l’a toujours été. Quand en1954, Khrouchtchev a transféré la Crimée à la république socialiste soviétique d’Ukraine, ce n’était pour lui qu’une décision purement administrative. Il a agi comme un tsar avec le pouvoir qu’il avait dans l’Union soviétique de l’époque ! Et cela ne changeait pas grand-chose dans les faits, la preuve en est la présence de bases militaires russes que l’on retrouve encore aujourd’hui en Crimée.

C’est une perception qu’on néglige en Europe ?

En fait, ce transfert avait un caractère technique et juridique qui n’avait rien de fondamental. Depuis la Belgique on oublie parfois que les autres réagissent en fonction de leur propre histoire. On parle d’annexion mais ce n’est pas l’Alsace-Lorraine ! Par contre, il est clair que ce n’est pas bien de faire ce que Poutine a fait et qu’il n’est pas acceptable que l’on soit soumis à la pression russe, voire à la menace.

Pourquoi cette crise aujourd’hui ?

Il faut constater que l’épisode de la place Maïdan n’a été anticipé par personne. Nous avons assisté à une vraie manifestation populaire qui est devenue une réalité tangible : elle a surpris les Russes, elle a surpris l’Ukraine et elle a surpris les Européens. Poutine a probablement été le premier étonné. Il avait donné des milliards à l’Ukraine, il a baissé le prix du gaz et imaginait que tout le pays allait dire merci à Mère Russie ! Il n’a pas imaginé que des manifestants allaient dénoncer de manière aussi virulente un régime largement corrompu. Il a sous-estimé la force de la révolte populaire. Les manifestants de la place Maïdan ont voulu un changement de régime et donc la fin d’un système soutenu par les Russes alors que la Crimée a plaidé pour un retour à ses racines.

Et que penser de l’attitude de l’Europe ?

Il faut se demander comment l’attitude de l’Europe a été perçue. Les Russes ont perçu le rapprochement de l’Europe avec l’Ukraine comme une volonté de dénoncer et de combattre une forme d’impérialisme, comme la volonté de réduire l’influence russe en Ukraine. Et à l’analyse, il faut se mettre à la place de Poutine : il ouvre son carnet de chèques et il réduit le prix du gaz et ne demande rien en échange. Or, il constate que l’Europe propose un rapprochement avec l’Ukraine mais au prix d’une série de conditions, démocratiquement légitimes, et il ne comprend pas !

Quelles pourraient être les répercussions économiques notamment, de ce bras de fer ?

Il faut que les Russes admettent qu’il y a une étape qu’ils ne peuvent pas franchir. Je ne veux pas parler de guerre froide. On n’en est pas là. Mais dans le jeu diplomatique, il doit y avoir un élément identique : c’est le facteur de dissuasion. C’est un facteur qui consiste à tout mettre en œuvre pour aboutir à une réelle appréciation du risque. Or, Poutine doit savoir qu’il y a un énorme risque économique et qu’il est plus important pour la Russie. Il doit se souvenir que la crise russo-géorgienne à la fin de la dernière décennie, aura coûté dix-huitmois de récession à la Russie.

La Russie a besoin des investissements étrangers ?

La Russie a besoin de l’Europe et des investisseurs européens. Elle ne va certainement pas s’adresser aux Etats-Unis et préférerait mourir que de faire appel à la Chine ! C’est à l’Europe d’en tirer parti mais la partie est complexe.

On est surpris par le calme relatif qui règne sur les marchés financiers face à cette situation. Vous l’expliquez comment ?

Il faut se demander de quelle manière peut évoluer la situation, étant entendu que l’Ukraine ne veut pas être russe et qu’il est peu probable que Poutine abandonne la Crimée. Imaginer que la Russie renonce à la Crimée sous la menace de sanctions, c’est illusoire. Dès lors, soit les choses vont évoluer naturellement et le temps fera son œuvre pour entériner cette nouvelle situation avec de nombreux ballets diplomatiques. On peut imaginer que c’est l’hypothèse sur laquelle tablent les marchés. Soit, on se trompe complètement. Quand on lit aujourd’hui toute la littérature qui revient sur le déclenchement de la guerre de1914, on doit bien admettre qu’il peut y avoir des erreurs d’évaluation…