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Alors que des chrétiens quittent l’Irak, d’autres restent, résolus à reprendre à Daech le contrôle de leur berceau historique de la plaine de Ninive. Au Kurdistan irakien, cinq milices chrétiennes s’entraînent actuellement. Certaines combattent avec les peshmergas kurdes ou avec des milices chiites, mais la plupart s’apprêtent à prendre le relais de l’armée irakienne quand une offensive - encore hypothétique - aura reconquis la plaine de Ninive.

"Nous pourrons battre Daech avec notre foi", assure Ayshoa Esttaifo Khalis, le chef d’un parti assyro-chaldéen qui a deux députés au Parlement irakien. "Ils croient en leur satan et nous croyons dans un Dieu. C’est toujours Dieu qui gagne."

Sous l’autorité de la gendarmerie kurde

Le parti dispose depuis 2004 d’une milice, la Force de garde de la plaine de Ninive (NPGF), qui s’entraîne aujourd’hui dans la région de Dohuk. Certains de ses miliciens portent le badge de la Zeravani. Cette unité spéciale des forces kurdes est semblable à une gendarmerie. Elle est rattachée au ministère kurde de l’Intérieur. "Notre mission sera de tenir les villages chrétiens de la plaine de Ninive une fois qu’ils auront été reconquis", ajoute M. Khalis. Lors de l’offensive de Daech en août 2014, la NPGF n’a pas combattu, mais a encadré la population dans sa fuite.

La NPGF dit avoir 1 600 hommes qui disposent de kalachnikovs, de lance-roquettes RPG-7, de fusils-mitrailleurs BKC et de grenades, et affirme en entraîner 1 000 autres, pour créer une force au total de 2600 hommes.

Difficile de vérifier ces chiffres, d’autant plus qu’il y a concurrence entre les différentes milices chrétiennes pour attirer les fonds de la diaspora et recruter des combattants aux Etats-Unis, en Russie et en Europe.

Tel est notamment le cas de la Dwekh Nawsha, qui signifie la Brigade des "martyrs de demain" en araméen. Cette milice ne combat pas avec les Kurdes, mais en coordination avec eux.

Recrutement en Belgique

Elle vient de créer une antenne en Belgique avec l’objectif de "créer une armée chrétienne pour lutter contre la barbarie islamique, protéger les chrétiens d’Orient et toutes les populations opprimées par celle-ci".

Les volontaires belges sont invités à se rendre à Erbil, sans l’attirail militaire, avec la promesse d’être pris en charge par l’organisation sur place. Ils sont encouragés à "verrouiller" leur compte Facebook pour éviter des regards indiscrets et à utiliser un système de cryptage pour les portables qu’ils emportent en Irak.

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L'écusson de Dwekh Nawsha, un groupe qui recrute en Belgique.


Il y a également la plus petite Unité de protection des plaines de Ninive (UPPN), présente dans la région d’Al Koch et entraînée par deux Marines américains à la retraite, ou les Brigades de Babylone, qui agit sous l’ombrelle de l’une des 54 milices chiites existant en Irak.

Ce morcellement extrême inquiète les leaders religieux chrétiens en Irak. L’Eglise plaide, comme le gouvernement kurde, pour le déploiement d’une force internationale et craint que la création de milices ne fasse des chrétiens une cible plus grande.

Son objectif est le maintien de l’unité nationale de l’Irak car les chrétiens ne vivent pas uniquement dans le Nord du pays. "Soixante-cinq pour cent des chrétiens vivent à Bagdad. Il ne faut pas se concentrer uniquement sur la plaine de Ninive", souligne un haut responsable religieux préférant parler sous le couvert de l’anonymat.

Un salaire bienvenu

Selon M. Khalis, les milices ont toutefois l’avantage de sédentariser les jeunes en leur proposant un salaire. "Nous payons nos miliciens 425 dollars par mois, grâce à des dons des partis et des paroisses. Cela leur permet de subsister dans des camps ou dans des appartements plutôt que de partir à l’étranger", dit-il.

Les chrétiens d’Orient espèrent obtenir, dans le cadre d’un règlement de paix, une mini-province de Ninive qui n’inclurait pas la grande ville de Mossoul. Celle-ci serait constituée de deux districts et abriterait, outre la minorité chrétienne, les Shabaks ou les Kakaï, qui ont aussi souffert de la politique d’assimilation pratiquée par Saddam Hussein. L’ancien leader sunnite avait fait aménager des villages sunnites autour de ces minorités pour les "étouffer" graduellement.


L’archevêque de Mossoul explique pourquoi il a dit non à Daech

"Nous ne voulions pas devenir des citoyens de seconde classe", explique l’archevêque syriaque catholique de Mossoul, la deuxième ville d’Irak tombée aux mains de Daech en juin 2014. Assis dans le salon de sa petite maison d’Erbil, Petros Mouché raconte une nouvelle fois, cette fois-ci à une délégation d’évêques belges, pourquoi il a refusé de se soumettre aux conditions de l’Etat islamique (ou son acronyme arabe, Daech).

"Quand Daech est arrivé à Mossoul, dit-il , il présentait un visage sympathique. Ils nous ont dit de ne pas quitter Mossoul. Certains habitants les trouvaient plutôt bienveillants, n’ayant d’autre but que de faire tomber le régime de Bagdad. Cela a donné l’envie et le courage à plusieurs familles mossouliotes, qui avaient déjà quitté la ville, d’y retourner. Ce n’est que petit à petit que Daech a exprimé ses buts réels." Le but était de placer les chrétiens sous la protection de Daech, mais avec le statut de citoyens de seconde classe. A des conditions strictes : ne pas pratiquer ouvertement leur foi, ne pas consommer d’alcool et payer l’impôt spécial du dhimmi. Daech applique la même règle partout en Syrie et en Irak, invitant les chrétiens à signer des engagements sous l’œil des caméras de sa propagande.

Voilà pourquoi les chrétiens de Mossoul, les 50 000 habitants de Qaraqosh et ceux des villages chrétiens de la plaine de Ninive, soit de 300 000 à 400 000 personnes, ont fui massivement Daech en même temps que d’autres minorités qui cohabitaient jusqu’ici avec les sunnites.

"Vivre avec Daech, c’est impossible, dit l’archevêque. Avec les musulmans, c’est possible. Mais pas avec ces fanatiques." Les chrétiens de cette région savent de quoi ils parlent. Depuis 2003 au moins, ils sont confrontés à un sunnisme radical qui tente de les évincer de cette région, berceau de la Mésopotamie. Ils parlent d’actes d’intimidation, d’exécutions sommaires et d’attentats.

Des paroissiens éparpillés

L’archevêque est aujourd’hui un prélat exilé de son diocèse. Ses fidèles sont éparpillés entre le Kurdistan irakien, les pays voisins et l’Europe. Il affirme que c’est au gouvernement irakien de libérer la plaine de Ninive et a béni en février dernier les membres de l’une des cinq milices chrétiennes actives dans le pays, l’Unité de protection de la plaine de Ninive (UPPN), une organisation militaire destinée à protéger les Assyriens et les Chaldéens de la région.


Comment Daech a agi

L’archevêque de Mossoul a joué un rôle important lors du départ des chrétiens de la deuxième ville d’Irak en juin 2014. Ces derniers, dit-il, refusaient de devenir des esclaves et des citoyens de seconde classe. "Daech a invité les responsables chrétiens à une réunion spéciale. Bien sûr, personne d’entre nous ne s’est rendu à cette réunion qui avait pour but principal de nous humilier, a-t-il écrit. Et, comme conséquence directe de notre refus, Daech a forcé les chrétiens à quitter la ville de Mossoul et s’est emparé de tous leurs biens : domaines, argent, bijoux…"

Très peu de chrétiens sont restés à Mossoul. Petros Mouché dit avoir des informations contradictoires sur le sort qui leur est réservé par l’Etat islamique.