International Au nord-est de la Syrie subsiste une poche où vivent 3,5 millions de Kurdes, Arabes et chrétiens. Ils ne veulent ni des islamistes, ni de Bachar, mais prônent l’autogestion.
Reportage : Christophe Lamfalussy (textes) et Olivier Papegnies (photos), envoyés spéciaux à Qamishli (Syrie).

Officiellement, il n’y a que deux portes d’entrée dans le Rojava (en bleu sur la carte ci-dessous), cette mystérieuse région autonome à majorité kurde dans le nord-est de la Syrie, où vivent environ 3,5 millions de personnes.

La première consiste, en venant d’Irak, à franchir le Tigre, dans la région dite des trois frontières, que ce soit en bateau à moteur pour les passagers ou sur un pont flottant pour les camions. La seconde consiste à atterrir à l’aéroport de Qamishli, la "capitale" du Rojava, en provenance de Damas. L’armée syrienne contrôle l’aéroport, mais ne s’aventure guère au-delà. Toutes les autres voies sont fermées ou dangereuses. La Turquie a bouclé tous ses postes frontières sur ses 600 km. Les routes vers Alep mènent directement à Daech.

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Même si le marché noir continue avec le grand voisin turc, "tous les passages vers la Turquie sont fermés sauf celui de Jerablous", une enclave de Daech dans le Rojava. "Nous sommes encerclés depuis quatre ans", assure Amina Aosi, en charge des relations extérieures de l’un des trois cantons du Rojava, celui de Djezireh (avec Kobane et Afrin).

Et les relations avec les Kurdes d’Irak, alliés de la Turquie, ne sont pas au beau fixe. Erbil a des vues sur les richesses pétrolières du Rojava tandis que les Kurdes de Syrie s’opposent au déploiement de 7 000 peshmergas dans leur zone. En conséquence, les allées et venues par le Tigre sont filtrées.

L’ancienne Assyrie

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Mais quel est donc ce Rojava qui effraie tant la Turquie et irrite le Kurdistan irakien ?

Historiquement, il correspond en partie à l’ancienne Assyrie, ce nord de la Mésopotamie considérée comme le berceau de la première civilisation de l’humanité. Economiquement, il dispose de terres fertiles, de réserves de gaz et d’exactement 1 323 puits de pétrole. Politiquement, il a entamé il y a deux ans une expérience politique largement inspirée de l’"autogestion démocratique" d’Abdullah Ocalan, le leader du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) de Turquie.

Voilà ce qui inquiète Ankara : le parti kurde de Syrie, le Parti de l’Union démocratique (PYD), est sous l’influence du PKK. La Turquie ne veut pas voir naître en Syrie un Etat kurde, de surcroît estampillé PKK, qui menacerait l’intégrité territoriale de la république.

En octobre, ses avions sont allés jusqu’à bombarder des positions de la branche armée du PYD, les Unités de Protection du Peuple (YPG), pour l’empêcher de pousser à l’Ouest. L’Euphrate est une "ligne rouge", selon Ankara.

Le vent en poupe

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(Hassakeh comptait 420 000 habitants dont 50 000 chrétiens avant que Daech s'empare d'elle. Libérée en juillet 2015, la ville ne compte plus que 150 000 habitants dont 5000 chrétiens)

Car les Kurdes enchaînent les victoires contre Daech. Après Kobane, ils ont repris les villages assyriens au nord d’Hassakeh en juillet dernier, libéré al-Hol et ses puits de pétrole à la fin octobre, puis récupéré Shaddadeh à la fin novembre.

A Qamishli, la photo d’Ocalan surmonte d’énormes affiches présentant les martyrs de la guerre et son diminutif "Apo" ("oncle" en kurde) est taggé sur les murs. Mais les parlementaires s’offusquent des critiques qui leur sont adressées. "Nous ne cherchons pas l’indépendance, nous cherchons la justice", assure Hekem Xelo, coprésident du canton de Djezireh. "Nous sommes pour une Syrie forte. Mais Damas est un régime totalitaire et nous ne pouvons vivre avec cela. Nous sommes obligés de composer avec l’Etat syrien puisqu’il contrôle l’aéroport."

La population du canton est composée à 60 % de Kurdes, 30 % d’Arabes et environ 10 % de chrétiens. Un parlement cantonal de 101 députés a été formé, non élu en raison de la gravité de la situation et de l’absence de recensement. Septante pour cent des postes étaient ouverts à tous, tandis que les 30 % de sièges restants étaient alloués selon l’appartenance aux communautés. Des élections communales ont eu lieu, un scrutin parlementaire est prévu "prochainement" pour remplacer les multiples commissions créées sous l’impulsion du PYD.

Le canton a même adopté une charte en 2014 prônant une Syrie "libre, souveraine et démocratique" fondée sur "la décentralisation et le pluralisme". Les trois cantons du Rojava disposent d’un parlement qui en réfère à une obscure commission de coordination. "C’est vrai que le PYD est le plus grand parti. Mais les décisions ne sont pas imposées par une seule personne, ni un seul parti", assure M. Xelo.

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(Dans le quartier chrétien de Hassakeh, des enfants jouent devant l’église Sainte-Marie. “Nous avons perdu et la liberté et la prospérité”, affirme Mgr Hindo, l’évêque de la ville. “Mais nous avons survécu et nous survivrons, en tant que Syriens et en tant que chrétiens.”)

D’abord "battre Daech et al-Nosra"

Certains, comme Gérard Chaliand, voient dans la mainmise du PYD en Rojava les germes d’un mouvement autoritaire qui pourrait devenir tyrannique à l’image de plusieurs mouvements de libération. Mais les Rojaviens travaillent dans l’urgence. "Notre premier objectif est de battre Daech et al-Nosra. Le second est de vivre avec le régime syrien. Le troisième est de créer une région qui respecte toutes les cultures", dit-il.

Dans le canton de Djezireh, ils sont fiers d’avoir mis sur pied d’égalité les trois langues d’usage (kurde, arabe et syriaque). Ils avouent n’avoir pas de budget régional. Damas est loin, sous le coup de sanctions internationales, et paie encore les salaires des fonctionnaires. Pour ce qui est des nouvelles institutions régionales, il faut se débrouiller. Des taxes locales, surtout sur l’import-export, permettent de payer les parlementaires. "Je ne touche que 120 dollars par mois", sourit la députée syriaque Nazira Gourie.

Reclus, prisonniers de la guerre, les Rojaviens vivent dans une économie autarcique, puisant le pétrole surtout à des fins de consommation intérieure, cultivant leur terre bénie des dieux entre le Tigre et l’Euphrate, qui est l’une des plus fertiles de la Syrie.

Une armée multiethnique

Les Kurdes ne cachent pas leur allégeance au chef du PKK. "Ocalan est notre leader", explique Sihanouk Dibo, conseiller politique du PYD. Mais contrairement aux craintes d’Ankara, ils affirment vouloir créer une "confédération démocratique" ancrée en Syrie et réclament une meilleure place dans les pourparlers de paix en Syrie. L’appui mesuré des Etats-Unis et les victoires militaires plaident en leur faveur. Selon M.Dibo, plus de 25 % d’Arabes et plus de 5 % d’Assyriens combattent au sein des YPG avec les Kurdes.


"La Syrie vit un cauchemar et, pour moi, l’Europe est un rêve"

Fadi travaille comme comptable dans un restaurant de Qamishli, dans le nord-est de la Syrie, et s’est donné pour mission ce soir de servir d’interprète aux journalistes. Mais c’est surtout lui qui parle. "La Syrie vit un cauchemar et, pour moi, l’Europe est un rêve", lance-t-il d’emblée.

La guerre a mis fin à ses études de géologie à Alep. Il n’entend pas revenir à Shaddadeh, la ville pétrolière où il a vécu quinze ans avec ses parents et qui vient d’être reconquise par les Unités de protection du peuple (YPG), les forces à majorité kurde du Rojava. La raison en est que ses anciens voisins arabes ont collaboré avec Daech et qu’y retourner, même sous la protection des Kurdes, mènerait selon lui à une vie d’enfer. Enfin, il souhaite échapper à la conscription obligatoire dans cette région autonome de la Syrie.

Voilà pourquoi, avec sa compagne, il rêve d’aller en Europe. Mais les choses ne sont pas simples.

"Il faut au moins deux ou trois boulots pour survivre ici", dit-il. "La livre syrienne s’est effondrée, les prix ont augmenté. Si je veux aller en Allemagne, cela me coûtera cher."

"Il y a deux façons", poursuit-il. "La première est illégale. J’ai besoin d’environ 600 dollars pour passer en Turquie, environ 2 000 euros pour ensuite me rendre en Grèce, 1 000 euros enfin pour rejoindre l’Allemagne, si on marche beaucoup. Mais je suis prêt à tout. C’est une aventure, mais j’ai peur d’emmener ma compagne dans ce périple. L’autre façon est légale. Il me faut rejoindre la Turquie ou le Liban, remplir les papiers à l’ambassade d’Allemagne, montrer aux agents consulaires une lettre d’invitation et leur prouver des moyens de subsistance."

"Vous savez que mon cousin habite en Belgique ?", ajoute-t-il.

Même si les autorités et les églises tentent de garder au pays les jeunes, il est difficile de les empêcher de partir. Certaines localités du Rojava ont été presque vidées de leurs habitants. C’est le cas de Hassakeh, libérée de Daech le 28 juillet dernier, mais aussi de Dirik, qui n’a jamais été occupée par l’Etat islamique.