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Reportage Gilles Toussaint

Envoyé spécial à Almere

Murs de briques bruns foncés et entrée orange flashy. Au milieu de la plaine du “Homeruskwartier”, la maison médicale vient tout juste de sortir de terre. Face à elle, un bloc d’habitations au design contemporain marient formes géométriques tranchées (carré, arrondi, triangle…) et bardages en bois ou enduits colorés. Une centaine de mètres plus loin, quelques vilains choux espèrent la fin de l’hiver dans un jardinet public qui jouxte le petit supermarché local, bien vide en ce lundi après-midi. Seuls les bus qui assurent la navette entre ce quartier et le centre-ville avec une régularité de métronome, et une petite équipe de maçons qui s’activent sur un chantier tout proche, viennent troubler le calme ambiant de ce nouveau quartier d’Almere.

© Gilles Toussaint

Juchée sur son vélo, Masha se rend à un rendez-vous. Elle a choisi d'habiter ici "parce que les logements ne sont pas trop chers", explique-t-elle. "C'est neuf, c'est un endroit calme pour les enfants et c'est sympa. Cela me permet d'avoir une vie normale." Pour se rendre à son boulot, à Amsterdam, elle utilise le bus et le train, qui sont "très efficaces". La seule chose qui manque, juge-t-elle, "c'est un shopping center" à proximité pour avoir accès à une épicerie bon marché. "Le magasin local est un peu cher et il n'y a pas tout."

Almere, prototype de la “ville nouvelle”

Située au centre des Pays-bas, à une demi-heure d'Amsterdam, Almere est en quelque sorte le Louvain-la-Neuve local. Bâtie sur des terres arrachées à la mer au début des années 70, la ville fut créée pour accueillir les personnes qui travaillaient dans la capitale, mais n'avaient pas les moyens d'y habiter, explique l'urbaniste Simone Rots, directrice générale de l'Institut international des villes nouvelles (Inti).

© Gilles Toussaint

"Au départ, le master plan a été directement piloté par le gouvernement central. Almere avait un statut à part car c'était vraiment un projet national qui se situait en outre au coeur d'une zone agricole importante. C'était une ville dédiée à la classe moyenne qui comprenait aussi des logements sociaux, même si ce souci de mixité sociale n'était pas la préoccupation centrale."

Bordés de petits immeubles de briques beiges, les canaux du premier quartier bâti près du port se voulaient une copie moderniste d'Amsterdam, l'âme en moins. Bien que l'objectif initial ait toujours été de construire une ville "à taille humaine", Almere n’échappera pas à sa “période buildings” dans les années 80, entachée de sombres histoires de corruption, alors qu’une administration locale a vu le jour et que la zone connaît un développement exponentiel. A proximité de la gare, le centre – remodelé dans les années 1990 – ressemble pour sa part à un vaste centre commercial surplombé de logements.

Impliquer la population dans le développement urbain

Depuis 2006, un vent de renouveau souffle sur la commune qui a l’ambition de doubler sa population – 200 000 habitants aujourd’hui – au cours des prochaines années. Une impulsion qui doit beaucoup au député social-démocrate et échevin Adri Duivesteijn. "Il a beaucoup oeuvré pour approfondir la participation de la population à la réflexion et la planification du développement d'Almere", souligne notre interlocutrice. Une manière aussi de combattre la montée de l'extrême droite conduite par Geert Wilders, qui a enregistré des scores records dans la ville en 2010.

L'Homeruskwartier est l'incarnation de ce changement. Implanté sur un terrain d'une centaine d'hectares, le quartier dessine un vaste cercle où les espaces verts gardent bonne place. Surtout, il offre le visage d'un urbanisme hétéroclite et décomplexé, mélangeant des maisons de facture plus classique et d'autres franchement plus excentriques. "C'est un des premiers exemples aux Pays-Bas où l'on a encouragé l'auto-construction à grande échelle en zone urbaine. Les autorités ont mis à disposition un terrain équipé des raccordements à l'eau et aux fournisseurs d'énergie. Elles ont également construit une école et assurent les transports publics. Tous les services que doit offrir un Etat-Providence."

Pour le reste, les candidats résidents peuvent acheter une parcelle et y construire une maison individuelle ou un immeuble à appartements qu'ils aménagent à plusieurs. Hormis quelques lignes directrices à respecter, ils jouissent d'une très grande liberté dans la réalisation de leur projet.

C'est d'ailleurs un des éléments qui a convaincu Masha. "Dans mon immeuble, il y avait quatre murs, mais chacun a pu personnaliser son appartement et choisir de mettre la chambre, la cuisine ou la salle de bain où il voulait."

Une formule qui a également séduit Reggy. "Avec mon compagnon, nous avons choisi de vivre ici parce qu'il y avait cette possibilité de faire sa propre maison, en ayant un peu plus de place et un petit jardin à un prix qui reste abordable. L'endroit est calme et assez vert, il y a un parc forestier où on peut aller se promener avec les enfants". Et puis l'ambiance du quartier est chouette, poursuit-elle. "Il y a une bonne mixité sociale, beaucoup de jeunes couples avec des enfants qui sont ouverts et partagent le même état d'esprit."

L'absence de commerces ? "C'est vrai que ça manque, mais je pense que cela viendra graduellement. On est encore en plein développement", dit-elle, avant de repartir sur le bakfiets dans lequel elle a embarqué ses deux garçons à la sortie de l’école.


De fait, le coeur de la plaine a les allures d'une ville-champignon en pleine éclosion. Mais des champignons "bio" puisque depuis 2008, une charte regroupant les huit principes qui doivent guider l'expansion de la cité affichent clairement l'ambition d'orienter celle-ci vers "un avenir écologiquement, socialement et économiquement durable". A l'opposé du quartier Homerus, le projet "Oosterwold" poussera ainsi encore plus loin la logique de son voisin, en laissant encore davantage la responsabilité de sa réalisation aux personnes qui choisiront d'y vivre. Un espace de 4500 ha qui comprendra à terme 15 000 nouvelles habitations, mais qui devra consacrer au moins un cinquième de sa superficie à des formes d'agriculture urbaine.

Décentraliser, densifier et relier

"Les Pays-Bas ont un rapport au territoire assez unique qui est le fruit d'une longue tradition de coopération", analyse Aglaée Degros. "C'est quelque chose qui fait partie de leur ADN car ils ont toujours été contraints de travailler ensemble pour réaliser les polders et gagner des terres sur la mer", complète cette professeure d'urbanisme qui a longtemps résidé à Rotterdam et travaille régulièrement chez nos voisins. Un combat qui n'est pas terminé et qui se traduit partout dans le pays par une impressionnante densité des constructions.

"Quand on se promène en Hollande, on a l'impression que tout est terriblement bien organisé et encadré par plein de règles. En fait, il n'y en a pas tellement, mais elles sont adéquates : plus strictes dans les zones historiques et plus libérales dans les endroits banals. Et il y a des gens qui sont envoyés sur le terrain pour s'assurer que ces règles sont bien appliquées", poursuit Mme Degros. Alors qu'en Belgique, la proximité qui peut exister entre les élus et leurs administrés complique souvent la gestion urbanistique, les Néerlandais appuient davantage leur prise de décision sur de vrais comités d'experts, plus à même de garantir la défense de l'intérêt général, observe-t-elle encore.

Le territoire néerlandais présente aussi la particularité d'être organisé de façon décentralisée. "Le vrai centre du pays c'est que l'on appelait auparavant la Randstad, rebaptisée Métropole du Delta. C'est un enchaînement de villes : Rotterdam, La Haye, Delft, Leyde, Utrecht, Amsterdam. Il y a une politique qui vise à garder ces pôles urbains compacts et surtout à bien les relier via des réseaux de transport."

Comme l'illustre l'exemple d'Almere, l'enjeu auquel les autorités néerlandaises devront faire face au cours des prochaines années consiste à répondre à la demande importante de logements en zones urbaines, alors que le pression immobilière fait déjà chauffer les prix dans les villes de la Randstad. "Dans les années 90, il y a déjà une grande politique d'extension des villes qui a abouti à la construction de gros lotissements de logements ­ les Vinex ­ un peu en périphérie à proximité des carrefours autoroutiers. Mais aujourd'hui, on se rend compte que ces cités dortoirs sont très monofonctionnelles et mal connectées aux transports publics. Les jeunes de la classe moyenne qui ont étudié dans les villes ont très fortement envie d'y rester pour profiter des atouts de la vie urbaine, sur le plan des loisirs et de la culture entre autres. Et on observe par ailleurs que les personnes âgées ont aussi tendance à quitter les zones rurales, en raison notamment du manque d'infrastructures en matière de soins de santé. Il y a donc une série de réflexion dans les cartons pour répondre à ces attentes. Sur le plan urbanistique, les années qui viennent vont être très intéressantes."