International

Debout sur son embarcation, accrochée à la barre, les yeux rivés sur les flots du Bassin d’Arcachon, entourée de journalistes, Eva Joly a la tête haute. "Je tiens le cap de ma campagne" assure-t-elle d'ailleurs. Pourtant, dans son dos souffle le vent glacial des sondages, bien sévères à son égard, et l’écho des médias, bien sceptiques à son sujet. "Vous savez" reconnait-elle alors, "le chemin est long pour faire comprendre [les thématiques écologiques]". Quoi qu’il en soit, on a presque envie de lui faire confiance pour parcourir ce long périple. Son histoire plaide pour elle, Eva Joly semble rarement s'être arrêtée en chemin.

Gro Farseth, c'est son nom d'origine, arpente sa jeunesse en Norvège, son pays d'origine. En 1964 elle a 18 ans et arrive à Paris, bien décidée à apprendre le droit. Mais surprise, celle qui termina troisième de l'élection de Miss Norvège tombe amoureuse de Pascal Joly, le fils aîné d'une famille aisée qui l'a engagée en tant que jeune fille au pair. Ensemble, ils font face aux réticences familiales et se marient en 1967. Gro Farseth, que l’on appelle désormais Éva Joly, termine alors ses études de droit, devient mère de famille, accède à la magistrature et intègre les pages des journaux.

Juge d'instruction au pôle financier du tribunal de Paris, elle fait de la lutte contre la corruption son principal combat. Et c'est par le biais de l'affaire Elf qu'elle conquiert le grand public. Cette affaire est complexe, tortueuse, fameusement technique, mais rien n'y personne ne semble pouvoir l'arrêter. Elle avance imperturbable, et obtient l'emprisonnement du grand patron Loîk Le Floch-Prigent, puis la démission de Roland Dumas président du Conseil Constitutionnel. La victoire est historique et rappelle David contre Goliath. Mais point de pierres dans les mains d'Eva Joly, ni même de fronde, la juge se contente de tenir, perspicace, audacieuse et convaincante pour certains, cynique et dure pour d’autres. Qu’importe, son nom fait le tour de la France.

En 2001, aux cimes de la célébrité, elle fait face au suicide de son mari et retrouve la Norvège avant de se voir rappeler quelques années plus tard par Francois Bayrou et enfin Daniel Cohn-Bendit qu'elle décide de rejoindre chez Europe Écologie.

Élue députée européenne en 2009, elle se retrouve en 2011 plébiscitée pour affronter la crème de la crème des élections : le sacre présidentiel. « La candidate aux lunettes rouges », a facilement écarté Nicolas Hulot lors des primaires de son parti. Mais aujourd'hui, à quelques semaines du premier tour, elle peine à rassembler. S'appuyant sur son authenticité, son audace ne paye plus. En été, elle propose de supprimer le défilé militaire du 14 juillet, il n'en faut pas plus pour qu'elle soit ciblée comme "ennemie de la France". Au lendemain de l'arrestation de Mohamed Merah, elle demande la démission de Claude Guéant ministre de l'Intérieur. Au milieu des discours sécuritaires, elle propose la légalisation du cannabis pour endiguer le trafic d'armes dans les banlieues. On vous le disait, elle ose tout et rien ne semble l'arrêter. Pas même les critiques qui fusent au sein de son propre parti. Toussant dans son dos, les écologistes poussent sa campagne avec scepticisme et ne semblent attendre que les législatives de juin pour y recouvrer la santé. Noël Mamère lui-même a mis en doute la pertinence de la candidature d’Eva Joly avant de se confondre en excuses. Mais voilà, le mal est fait ; Eva Joly continue de collectionner des sondages calamiteux (entre 2 et 3%).

Cependant, celle dont on a tant moqué l’accent tient bon et se montre presque désolée d’être une femme d’origine étrangère. "J'ai des handicaps qui sont lourds » confie-t-elle à Libération. "Je suis une femme, je suis d'origine étrangère. Surtout, je ne suis pas issue de l'élite française".

C’est vrai, Éva Joly ne ressemble pas à la classe politique française, on se demande même parfois ce qu’elle fait dans une telle campagne. On la trouve absente, seule, ses idées sont complexes, sa politique axée sur le long terme quand l’actualité appelle parfois à des réponses rapides. Discrète, personne ne semble pouvoir réellement la cerner, et, comme le soulignait récemment Eric-Emmanuel Schmitt dans Télérama, « plutôt qu’elle ne se montre, elle montre ce que sont les autres ».

Cela suffira-t-il à rassembler dans son sillage les électeurs français ? Ce mercredi 28 mars, à la voir debout sous le soleil de la Gironde, seule à la tête de son embarcation, on ne peut qu’en douter. Mais ce dont on est sûr par contre, c’est qu’elle ira jusqu’au bout. Juge elle a fait tomber des têtes, candidate elle espère bien imposer quelques idées.