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Un "doigt d'honneur" suffit-il à justifier une garde à vue de 48 h ? Sans verser dans le corporatisme pour autant, la liberté d'expression est-elle menacée ? Récit d'une affaire qui fait grand bruit chez nos voisins de l'Hexagone.

Officiellement, l'histoire commence lors d'une manifestation des Gilets jaunes le samedi 20 avril à Paris. Au cours de celle-ci, le journaliste/vidéaste/photographe indépendant (et donc non-titulaire d'une carte de presse) Gaspard Glanz est interpellé par la police sur la Place de la République. En visionnant une vidéo diffusée sur YouTube, on peut voir l'homme prendre à partie les forces de l'ordre en demandant où se trouve le commissaire.

En effet, G. Glanz veut parler à un responsable car il assure avoir été victime d'un tir de grenade. Un agent le repousse assez fortement, s'en suit un doigt d'honneur balancé avec énervement par le journaliste qui fait demi-tour avant qu'un CRS se jette sur lui et le plaque au sol pour son geste obscène. Immédiatement, ses confrères, qui tentent d'intervenir, sont dispersés à coups de matraque par les policiers. Ces derniers évacuent la zone et placent Gaspard Glanz en état d'arrestation.Il est finalement libéré après 48h.

Mais l'affaire ne s'arrête pas là car il s’est vu remettre lundi une convocation pour être jugé le 18 octobre au tribunal de Paris, sous le motif "d'outrage sur personne dépositaire de l’autorité publique", déclare le parquet. Le chef de "participation à un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations" n'a pas été retenu. D'ici cette date, il a ordre de ne pas se rendre à Paris chaque samedi entre la période du 1er mai au 18 octobre.

Mobilisation des syndicats

« On est choqué par la répression générale qui s’abat sur beaucoup de journalistes depuis le début du mouvement des gilets jaunes », a déclaré ce lundi 22 avril Dominique Pradelié, secrétaire générale du Syndicat national des journalistes (SNJ), devant le commissariat du XIIe arrondissement de Paris, où une soixantaine de personnes s'étaient rassemblées pour réclamer sa libération. « Des dizaines de plaintes ont été déposées par des journalistes contre des forces de l’ordre sans que cela n'aboutisse », a-t-elle ajouté, estimant que l’arrestation de Glanz était « inadmissible ». De même, Reporters sans frontières s'est indigné de la situation.

Selon son avocat, Me Raphaël Kempf, le pouvoir politique en place "cherche à intimider les journalistes pour empêcher les citoyens d'être informés. Cette interdiction vise ni plus ni moins à conduire à sa mort professionnelle". A ce titre, Gaspard Glanz (32 ans) est d'ailleurs fiché "S" car il est considéré, selon Laurent Nunez secrétaire d'Etat à l'intérieur, comme "un individu susceptible de se livrer à des actions violentes". "Si des journalistes sont interpellés, ils ne le sont évidemment pas en vertu de leurs qualités mais en raison des infractions relevées", a-t-il encore déclaré. Ce fichage, affirmant qu'il "serait membre de la mouvance anarcho-autonome" avait été contesté devant le Conseil d'Etat, sans succès.

Gaspard Glanz a déjà fait part de sa volonté de ne pas se conformer aux directives émises par le parquet. "Avec ou sans autorisation, j'y serai, quelles que soient les circonstances car je suis journaliste en France, dans un pays de liberté et je n'ai pas peur des conséquences. Oui je n'avais pas à faire ce signe, je me suis emporté mais j'ai reçu un coup pour cette "insulte" alors que je n'ai même pas répliqué".

Harcèlement judiciaire ?

En y regardant de plus près, les racines du mal semblent plus profondes. Ce titulaire d'une licence en sociologie criminelle à l'université de Rennes-II semble déranger le pouvoir en place. Journaliste engagé, fondateur de la société Taranis News, il s'est spécialisé dans la couverture des mouvements sociaux. Gaspard Glanz se revendique du "journalisme urbain" destinant ses activités aux jeunes. Il est dans le collimateur de la justice depuis quelques années.

En 2016, lors de la couverture du démantèlement de la "jungle" de Calais, il avait déjà été arrêté pour être entré sur un territoire sans accréditation. Gaspard Glanz avait également été interpellé lors de sa couverture de la COP 21 ou des manifestations à l'encontre de la loi travail. Pas toujours "blanc", il avait aussi diffusé sur sa page Facebook une caricature mettant en scène des policiers avec un slogan du régime nazi. Et lors de l'affaire Benalla, il avait fourni de multiples séquences vidéos ayant permis d'incriminer nettement cet ex-proche collaborateur d'Emmanuel Macron. Tout cela ne l'a pas aidé à se faire apprécier....

Enfin, il se positionne en héraut des violences policières à l'encontre de la profession. Dans des interviews à l'Obs et aux Inrocks, il s'était confié sur ce phénomène. Lors des dernières manifestations, l'Agence France Presse a fait état de plusieurs autres journalistes blessés.

De toute évidence, certaines voix dissonantes secouent tant les autorités politiques que le journalisme traditionnel...