International Reportage Envoyée spéciale en Libye

Voici un lance-roquettes, il a une portée d’environ 300 mètres" , annonce Ramadan Thar. Groupés autour de lui, une vingtaine de jeunes hommes boivent ses paroles. L’instructeur se met en position de tir, tout en donnant des consignes de sécurité à ses élèves. Le sergent Thar a passé 30 ans dans l’armée libyenne. Il a récemment fait défection pour rejoindre Ar-Rujbane, une localité de l’Ouest libyen aux mains des rebelles. "Ces hommes ont tout à apprendre", dit-il. "Mais leur envie est grande."

Agés de 18 à 25 ans, les présents ce matin apprennent à manier les armes, avant d’être envoyés au front. "On ne peut pas former tous les combattants", avoue Ahmed Ali Itash, qui dirige le conseil militaire d’Ar-Rujbane. "Mais nous avons besoin de soldats professionnels, et qui obéissent aux ordres. Ce sera essentiel quand nous arriverons à Tripoli."

Ici, comme dans d’autres localités rebelles de l’Ouest libyen, les hauts gradés qui ont changé de camp mènent la danse. Selon Ahmed Ali Itash, ils seraient une vingtaine dans le conseil militaire local. Lui-même, major, a fait défection le 11 juin, après 36 ans au sein de l’armée. "Au début de la révolution, j’ai pensé que je tirerais bénéfice de la fidélité au régime", avoue-t-il. Quand l’homme de 57 ans décide de rejoindre la rébellion, il cherche d’abord, dit-il, à "mettre (sa) famille à l’abri". La peur des représailles semble hanter la plupart militaires qui ont fait défection. Un sergent de marine présent à Ar-Rujbane refuse de donner son nom. Il est venu avec sa femme et ses deux filles, mais le reste de sa famille se truove toujours à Tripoli.

Ahmed Ali Itash, lui, est parvenu à faire passer ses proches en "Libye libre" le 7 mai. Dès lors, il n’eut plus qu’une idée en tête : "Partir à la première occasion". Lorsque début juin il obtient quelques jours de congés, il prend la route. "Aux check points, j’ai montré ma carte de militaire, qui ne stipule pas mon lieu de naissance, raconte-t-il. Les autorités n’ont pas réalisé que je rentrais chez moi pour faire défection." A son arrivée, l’homme a vite pris les commandes du conseil militaire de la ville. "Mon grade m’y disposait, et les gens avaient confiance en moi. Depuis le début de la guerre, ils savaient que j’allais venir."

Les militaires sont accueillis à bras ouverts en terre rebelle, où ils sont une ressource précieuse. "Tous les militaires arrivés ici ont partagé des informations", dit Ahmed Ali Itash. Jamal Khalifa, haut gradé venu à Ar-Rujbane à la fin du mois de juin, dit avoir donné "des indications concernant la taille des troupes kadhafistes dans la région, la répartition des soldats sur le territoire, les armes dont ils disposent".

Surtout, les rebelles ont grand besoin de professionnels. Muftah Ali Abdallah, un ancien militaire qui a fait défection aux premiers jours de la révolution, avoue faire "très souvent face à des difficultés" avec les rebelles. Au cours des entraînements, dit-il, les rappels à l’ordre ne suffisent pas toujours. Lucide, il estime qu’il faudra "des mois pour qu’ils se disciplinent". La hiérarchie des rebelles n’a même aucun contrôle sur un certain nombre de combattants. Lors des batailles, "des civils de toutes les villes rebelles des alentours partent en stop, parfois sans armes", raconte Jamal Khalifa. "On ne peut pas les en empêcher. Ils sont guidés par le désir d’être libres."

Les militaires affirment tous "n’avoir jamais donné d’ordres contre les rebelles". Jamal Khalifa assure même avoir fait son possible pour "retarder les attaques". "Personne, au sein de l’armée, ne veut vraiment se battre pour Kadhafi, mais des mercenaires étrangers les forcent à le faire, fusil sur la tempe."

Ahmed Ali Itash, lui, dit avoir fait de la dissidence alors qu’il était encore en poste. "Quand j’appelais ma famille à Ar-Rujbane, depuis Tripoli, on parlait en codes", raconte-t-il. "Lorsqu’une ville était libérée par les rebelles, je demandais si la fête avait été belle."