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Les Mères de la place de Mai est une association des mères et grands-mères argentines dont les enfants ont disparu (enlèvements et/ou assassinats) lors de la dictature militaire de 1976-1983. Ce dimanche 30 avril 2017, cela fait précisément 40 ans que ces femmes ont commencé à manifester pacifiquement devant le bâtiment du gouvernement en vue de connaître la vérité. Depuis la chute de la dictature, 700 disparus ont été identifiés sur les 1.200 restes humains retrouvés. Découvrez ici le dossier multimédia de notre correspondante en Argentine.

Comment reconstruire son identité lorsque l’on apprend à l’âge de 25 ans que ses parents ne sont pas ses parents biologiques mais ses ravisseurs ? Juan Cabandié fait partie des 500 bébés volés pendant la dictature argentine (1976-1983). Grâce aux recherches des Grands-mères de la Place de Mai, il apprend en 2004 que son prénom n’est pas le sien et qu’il a vu le jour en captivité, dans une maternité clandestine à Buenos Aires, où sa mère était détenue. Ses parents biologiques, tous deux militants politiques, ont été enlevés, séquestrés pendant ces années noires et font partie désormais des 30 000 disparus.

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Aujourd’hui âgé de 38 ans, Juan Cabandié reprend le flambeau de ses parents en se lançant en politique. Député national du Front pour la victoire (FPV), le parti de l’ancienne présidente Cristina Kirchner, le 77e petit-enfant restitué est aussi l’une des figures de proue de La Campora, mouvement de jeunesse militante kirchnériste.


Découvrez ici notre dossier spécial

"Dictature argentine : en quête de mémoire et de vérité"


Témoignage de Juan Cabandié:

Comment avez-vous découvert que vous étiez l’un des 500 bébés volés pendant la dictature argentine ?

A l’âge de 23 ans j’ai commencé à avoir des doutes sur mon identité, à penser que je pourrais être l’enfant de "disparus". J’étais alors quelqu’un de très angoissé, instable et déprimé. En 2003, j’ai décidé de me rendre au siège des Grands-mères de la Place de Mai, à Buenos Aires. Je leur ai expliqué que je croyais ne pas être l’enfant de ceux qui m’avaient élevé. L’homme qui affirmait être mon père était un membre du service des renseignements de la police fédérale et parlait de la dictature argentine de manière positive. Les Grands-Mères m’ont alors demandé d’effectuer une prise de sang pour pouvoir comparer l’ADN avec celui des familles de disparus déjà enregistrées dans la Banque Nationale des Données Génétiques. C’est comme cela que j’ai appris, le 26 janvier 2004, que j’étais bien l’enfant de disparus.

Le travail de sensibilisation des Grands-mères de la Place de Mai a-t-il renforcé vos soupçons sur votre identité ?

Les spots de campagne des Grands-mères ont en effet consolidé mes doutes, une publicité en particulier à la télévision. On y voyait un jeune qui se regardait dans un miroir et qui découvrait un autre reflet que le sien, avec un message en bas de l’écran : "Si tu as des doutes sur ton identité, appelle les Grands-Mères de la Place de Mai". Un jour, je me suis aussi rendu compte que je n’avais jamais vu de photos de moi bébé. J’en ai parlé à la femme qui m’élevait - à ce moment-là ma mère - qui m’a rétorqué qu’ils n’avaient pas d’argent à à l’époque pour faire développer les photos, ce qui m’a laissé perplexe. Dix jours plus tard, elle a finalement avoué que je n’étais pas son fils biologique, tout en assurant qu’elle ne savait pas les conditions exactes de mon arrivée dans la famille.

Est-il encore douloureux de parler de cette époque ?

Onze ans se sont écoulés… Aujourd’hui, j’ai pu reconstruire mon identité, mon histoire. J’ai pu retrouver des membres de ma famille biologique, construire ma propre famille, je suis père de deux enfants. Ce qui est douloureux est de ne plus avoir mes parents biologiques. Les petits-enfants enlevés pendant la dictature ne peuvent pas clore l’histoire, tout simplement car nous n’avons pas la possibilité d’aller au cimetière, de nous recueillir sur leurs tombes. Nous ne pouvons pas faire notre deuil.

Que sont devenues les personnes qui vous ont élevé ? Êtes-vous encore en contact avec elles ?

En 2004, la Secrétaire des Droits de l’Homme en poste a lancé un procès contre les personnes qui m’avaient enlevé. Je me suis présenté devant la justice face à l’homme qui m’a volé. La femme a été jugée complice. Lui a été emprisonné. J’ai encore quelques contacts avec la femme. Parfois nous parlons par téléphone, il nous arrive aussi de nous voir.

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Comment les Grands-mères de la Place de Mai soutiennent-elles les petits-enfants retrouvés ?

Grâce à l’affection qu’elles nous donnent. Elles m’ont ouvert leur porte, m’ont écouté. Désormais je peux aussi aider à retrouver les autres petits-enfants volés, ce qui me permet de ne pas rester enfermé dans ma douleur. Le siège des Grands-mères de la Place de Mai est un endroit incroyable: elles s’y réunissent, planifient, enquêtent… Elles ne luttent pas seulement pour retrouver leur propre petit-fils ou petite-fille, mais pour retrouver la trace de tous ceux qui manquent encore à l’appel.

Quelles furent les répercussions d’une telle nouvelle sur votre vie ? Comment fait-on pour reconstruire son identité ?

Cela a été un moment très émouvant. Très beau, car j’ai enfin trouvé ce que je cherchais, mais triste à la fois, car mes parents biologiques avaient disparu. Pour pouvoir reconstruire mon histoire et mon identité j’ai retracé l’histoire de mes parents biologiques : je me suis rendu dans le quartier où ils vivaient, j’ai vu leur maison, rencontré leurs camarades politiques avec qui ils militaient, mais aussi l’endroit où ils se sont rencontrés. Je me suis également entouré de personnes qui avaient vécu la même histoire, des petits-enfants volés pendant la dictature et « récupérés ». Nous avons une histoire commune, ils sont comme des frères et sœurs pour moi.

L’héritage de la dictature argentine est-il encore présent dans la société aujourd’hui ?

Oui, il y a encore des conséquences de la dictature aujourd’hui. Comme ces 400 petits-enfants volés que nous cherchons toujours. Il y a aussi des conséquences économiques : l’Argentine a commencé à s’endetter au début de la dictature en 1976. Sept ans plus tard, en 1983, la dette extérieure avait été multipliée par dix.

Vous êtes aujourd’hui député. Faire de la politique est-elle une manière de maintenir vivante la mémoire de vos parents, militants politiques, disparus pendant la dictature ?

Je m’intéresse à la politique depuis mon plus jeune âge. J’ai commencé à militer activement avec le gouvernement du président Nestor Kirchner, juste après avoir récupéré ma véritable identité, en 2004. Alicia Kirchner – la sœur de Nestor Kirchner et l’actuelle Ministre du Développement Social - m’a ensuite demandé si je voulais travailler dans son équipe, ce que j’ai accepté. En récupérant ma véritable identité, j’ai également récupéré mon identité politique. Mes parents étaient militants politiques, ils avaient un rêve, des principes et des idéaux comme de nombreux jeunes pendant les années 70 en Argentine, mais aussi dans d’autres pays d’Amérique Latine, comme Cuba ou en France avec la Révolution de Mai 68. Lorsque j’ai su que mes parents avaient lutté, j’ai senti le besoin de militer activement. J’ai milité avec les Grands-mères de la Place de Mai, mais je tenais aussi à lutter pour une Argentine avec une meilleure qualité de vie, combattre la pauvreté, améliorer l’éducation et la santé. En 2003, deux ans après la crise, le pays était détruit. En matière de droits de l’homme, nous devons faire en sorte que les procès contre les responsables de la dictature se poursuivent, et continuer ce travail de mémoire, de vérité et de justice en Argentine.


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"Dictature argentine : en quête de mémoire et de vérité"