International Rép. tchèque Correspondante à Prague

Odchazeni", cette expression tchèque signifie "sur le départ". C’est le titre de la dernière pièce écrite par Vaclav Havel en 2009. Elle conte les derniers jours d’un homme politique en train de quitter ses fonctions. C’est "sur le départ" qu’ont titré ces jours-ci nombre de quotidiens tchèques pour évoquer, non sans ironie, les conditions très particulières dans lesquelles le chef de l’Etat, Vaclav Klaus, quitte le Château de Prague après deux mandats de cinq ans.

M. Klaus aura vécu une fin de présidence très difficile. Le Sénat, dominé par le parti social-démocrate, a donné lundi son aval à une traduction du chef de l’Etat devant la Cour constitutionnelle, pour "haute trahison", en raison de l’amnistie accordée lors du Nouvel An à des personnalités impliquées dans de grands scandales de corruption. Rédigé par le jeune et brillant juriste Pavel Uhl, le texte de la plainte initiée entre autres par Jiri Dienstbier, candidat social-démocrate malheureux à la présidentielle, fait valoir que plusieurs centaines de personnes flouées dans lesdites affaires de corruption ont perdu leur droit à une indemnisation après l’arrêt des poursuites dû à l’amnistie. "Quand il était Premier ministre (de 1993 à 1997, NdlR), Klaus avait déclaré ne pas savoir ce qu’était l’argent sale, la boucle est bouclée", a résumé le quotidien de droite "Mlada fronta Dnes", longtemps très "gentil" avec le chef de l’ Etat.

L’image du pays

La Cour constitutionnelle devra aussi prendre en compte les dégâts infligés par Vaclav Klaus à l’image de son pays lors de ses dix ans de présidence. Et le dossier n’est pas mince : le Président a fait le maximum pour bloquer la construction européenne. Il n’a accepté de parapher le traité de Lisbonne (pourtant adopté par le Parlement tchèque) qu’au prix de l’octroi d’une dérogation à la Charte des droits fondamentaux ; cela rend irréversibles les "décrets Benes" qui, après 1945, organisèrent l’expulsion des Allemands des Sudètes tchécoslovaques et la confiscation de leurs biens.

"Il a surtout diffusé partout dans la société des arguments très hostiles à l’Europe et à l’euro, via des cercles de réflexion animés par de jeunes gens de ses amis", estime le politologue Josef Broz. "L’hostilité actuelle de 80 % des Tchèques à l’adoption de l’euro est en grande partie son œuvre."

Vaclav Klaus, le libéral autoproclamé, n’a guère été libertaire sur les questions de société. Il a tenté de faire obstacle à l’union civile au nom d’un rejet de l’"homosexualisme", de l’affirmation d’une identité gay. Il a contesté la thèse du réchauffement climatique, qualifiant même ses partisans de "tenants d’un fanatisme vert aussi dangereux que le communisme". Il a nié la participation de certains gardes tchèques au génocide des Roms : le camp de concentration de Lety, où moururent plus de 300 Tsiganes épuisés et affamés, sur la route d’Auschwitz ou Treblinka, sous l’occupation nazie, n’aurait été pour M. Klaus qu’"un endroit où on enfermait les gens qui ne voulaient pas travailler".

Se démarquer

Nationaliste ? Fascisant ? "Vaclav Klaus a surtout cherché en tout point à se démarquer de son prédécesseur et grand rival Vaclav Havel", estime Tereza Brdeckova, collaboratrice à l’hebdomadaire "Respekt". Le chef de l’Etat sortant, qui avait su organiser avec dignité les funérailles de M. Havel en décembre 2011, est retombé au cours de ces dernières semaines dans son obsession vis-à-vis de son prédécesseur, "doux prince" aimé dans son pays comme à l’étranger. En déclarant à un journal polonais que Vaclav Havel avait été un "ultragauchiste", une sorte de "coupeur de têtes" de la révolution française, Vaclav Klaus a perdu le peu de sympathie qu’il conservait dans son pays.

Plusieurs artistes ont refusé de se produire à un concert d’adieux au Château. Le monde de la culture s’apprête à célébrer le départ du "Prince noir", jeudi soir à Prague, lors d’un grand concert gratuit. Rencontrée dans un parc, Lida, jeune maman, ira peut-être. Car "Klaus n’était pas un bon président. Il n’aimait que lui-même".