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L 'obus qui a tué 37 habitants de Sarajevo et blessé nonante autres le 28 août 1995 venait bien des lignes serbes. Les témoins qui défilent depuis début janvier au procès de Dragomir Milosevic, à La Haye, le confirment largement.

Ainsi vacille un des derniers mythes de la guerre yougoslave, encore entretenu sur des sites Internet qui reprennent la position officielle des Serbes de Bosnie de l'époque : que l'obus avait été tiré par les Musulmans sur leur propre ville.

Le massacre du marché de Markale - le deuxième après un bombardement aussi meurtrier le 5 février 1994 - eut des conséquences politiques importantes puisqu'il entraîna l'intervention de l'Otan dans la guerre.

"J'exclus qu'un obus ait pu être tiré de l'intérieur des lignes de l'armée bosniaque. Nous étions attentifs, car nous savions qu'il y avait des thèses conspirationnistes", a dit hier devant le Tribunal pénal international (TPI) un ancien observateur militaire de l'Onu. Thom Knustad, un Norvégien de formation d'artilleur, était placé le jour du drame à un point d'observation stratégique, sur le flanc d'une colline dominant Sarajevo, à 1500 mètres des lignes serbes.

Thom Knustad dit avoir vu vers 11h du matin, le 28 août, une fumée s'élevant du marché de Sarajevo, suivie cinq à six secondes plus tard d'une détonation. "Nous étions à 2000 mètres, et la vitesse du son est d'environ 300 mètres seconde", a-t-il ajouté pour expliquer le délai.

Pour Knustad, le bruit d'un obus de 120 mm est caractéristique. Cinq furent tirés sur Markale ce jour-là, un seul fut vraiment meurtrier. "Je n'ai pas entendu le moindre bruit d'un obus tiré des lignes de confrontation", a répété le témoin qui ne disposait pas d'un système de radar.

La tactique du général Smith

Son témoignage s'ajoute à un autre, celui de David Harland, entendu les 15 et 16 janvier. L'ancien responsable du bureau des Affaires civiles de l'Onu à Sarajevo a indiqué qu'il était à l'origine du communiqué très neutre que la Forpronu avait signé après le bombardement.

Dans un rapport classé secret à l'époque, mais que les procureurs du TPI semblent avoir obtenu, les experts de la Forpronu avaient conclu que les obus avaient été tirés des lignes serbes, probablement du mont Trebevic qui dominait la vieille ville de Sarajevo. Mais le général Rupert Smith, qui dirigeait la Forpronu, "a choisi de faire cette déclaration très neutre" sur l'origine indéterminée des tirs "pour ne pas avertir les Serbes qu'il allait recommander des frappes de l'Otan, ce qu'en fait, il fit".

Les frappes de l'Otan, décidées le 29 août, ciblèrent les dépôts de munitions et de fuel des Serbes de Bosnie. Leur affaiblissement militaire, combiné à une contre-offensive des Croates et des Musulmans, amena les Serbes à négocier les accords de Dayton.

Durant le long siège de Sarajevo (1992-1995), les Serbes de Bosnie démentaient systématiquement les tirs qui faisaient le plus de victimes. Mais ils avaient des alliés. Ainsi le colonel Andreï Demurenko, chef des Casques bleus russes, dénonça publiquement l'Onu qu'il accusa d'avoir falsifié les conclusions. Des services secrets occidentaux émirent aussi l'hypothèse d'un tir venant de l'intérieur de la ville.

L'accusé Dragomir Milosevic commandait à l'époque les forces serbes qui encerclaient Sarajevo. Dans une déclaration préliminaire, son avocat, Me Branislav Tapuskovic, a indiqué que son client était soigné à Belgrade au cours du mois d'août 1995, et qu'il n'était pas responsable du massacre de Markale.

Le procès ravive bien des blessures de la guerre bosniaque.

Lundi, un ancien conducteur de tram a raconté comment il avait échappé à la balle d'un sniper et vu un groupe de sept enfants, âgés de 10 à 12 ans, être fauchés par balles à un carrefour de l'ancienne ville. "Ils ont tiré sur les enfants. Je les ai vus tomber à terre. J'ai continué à conduire le tram", a dit ce témoin, dont l'identité était protégée.

L'accusation tente de prouver que les forces serbes ont mené une campagne de terreur contre la ville et ses civils. Selon M. Harland, leur objectif n'était pas de détruire Sarajevo, dont ils étaient originaires, mais de forcer le président bosniaque Alija Izetbegovic à négocier un accord selon leurs termes.