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Anders Johansson est chercheur à l'Université de Dresde, où il étudie les ripostes à apporter aux mouvements de foule, particulièrement au niveau de l'aménagement des espaces publics.

La raison du mouvement de foule particulièrement meurtrier survenu à Bagdad serait une rumeur concernant la présence de deux kamikazes. Comment expliquer un tel phénomène?

Ce n'est pas la première fois que cela arrive. Dans un night club à Chicago, voici quelques années, la police avait utilisé un gaz lacrymogène pour intervenir dans le cadre d'un incident mineur. La rumeur avait couru qu'il s'agissait d'une attaque terroriste chimique. Une panique s'était emparée des clients et pas moins de vingt et une personnes étaient décédées.

Dans un tel lieu, les gens se comportent normalement de façon assez rationnelle. Mais dans un état de panique, ils deviennent complètement irrationnels. Un être humain «normal» évalue les différentes voies qui s'offrent à lui avant de choisir la plus adéquate. Lorsqu'il perd le contrôle de lui-même, il a tendance à suivre les autres sans réfléchir, même s'il y a une foule impressionnante à cet endroit.

Mais comment expliquer ce changement de perception?

Quand les gens paniquent, ils perdent tout simplement le sens de la réalité. Leurs instincts primaires resurgissent. Ils se comportent comme des animaux.

De tels événements sont déjà arrivés à la suite d'une rumeur, dites-vous. Le phénomène est également assez courant lors de pèlerinages...

Ce peut simplement être la conséquence d'une très grande concentration de foule qui occasionne des embouteillages et de fortes pressions. Cela n'est pas vraiment comparable.

Lors d'un pèlerinage, les gens peuvent être dans un autre état d'esprit en raison de leur foi.

Je ne pense pas que cela joue vraiment un rôle. Lorsque les gens créent par eux-mêmes une situation dangereuse, c'est en raison de la panique qui s'empare d'eux. Pour différentes raisons.

Que peut-on faire pour éviter de tels drames?

Nous travaillons au sein de notre université sur la possibilité d'adapter les espaces publics pour les rendre moins dangereux et davantage propices aux évacuations. Les lieux les plus dangereux sont ceux où l'on trouve un vaste espace vide précédent un endroit étranglé, un entonnoir dans lequel la foule est obligée de s'engager. C'est absolument à prescrire et c'était apparemment le cas à Bagdad. Nous développons des zones intermédiaires susceptibles de ralentir le flux entre l'esplanade et l'entonnoir, de façon à rendre le mouvement plus doux.

De telles infrastructures se retrouvent un peu partout. Lorsqu'une foule est calme, elle peut de la sorte patienter avant de s'engager. Cela étant, en cas de panique, les gens tenteraient vraisemblablement de se frayer un chemin par la force.

Il y a un phénomène nouveau: la crainte d'un attentat terroriste, qui crée une psychose.

Vous avez raison. La menace terroriste est une nouvelle source d'angoisse susceptible de créer un mouvement de panique; elle établit un contexte durable influençant la psychologie des gens, les rendant plus fragiles. Dans le cas de la panique à Chicago, dont je parlais auparavant, il est évident que la proximité des attentats du 11 septembre 2001 à New York, qui venaient d'arriver, a joué un rôle. Les gens étaient ultra-sensibles, et se sont comportés comme ils ne l'auraient pas fait auparavant. En ce qui concerne le drame de Bagdad, le chaos actuel n'y est sans doute pas étranger. Mais la panique en tant qu'état d'esprit reste la même dans tous les scénarios.

© La Libre Belgique 2005