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Bana Alabed a 7 ans. Depuis Alep-Est et son compte Twitter, elle raconte la vie de ces quartiers assiégés par le régime syrien. Mais beaucoup ont mis en doute ses récits. Comment peut-on écrire en anglais et sans faute à 7 ans ? Est-elle vraiment à Alep-Est ? Ces mises en doute ont tourné en propagande, des deux côtés du conflit d'ailleurs. Décodage.

(Cette analyse a été réalisée par Timmi Allen et Nick Waters, ancien militaire britannique et analyste open source. Ils participent au le blog bellingcat.be spécialisé dans la vérification d'informations. Avec leur autorisation, nous traduisons* et reproduisons* une partie de leur travail.)

Le compte de Bana est ouvert depuis le 24 septembre dernier. Très rapidement, son témoignage était repris par plusieurs médias internationaux. Le 29 septembre, le Mail Online, le Telegraph , et Quartz publient une interview de la jeune fille.

Très vite aussi, des questions se posent. Son action polarise entre les soutiens des rebelles d'Alep-Est et les partisans du régime. Bachar al-Assad lui-même, dans une interview à une agence de presse syrienne, la considère comme la « supporter des terroristes. C'est un jeu, un jeu de propagande, un jeu des médias. » D'autres doutes proviennent de la fiabilité de son témoignage. Parmi les questions les plus posées, celles-ci :

- Habite-elle vraiment Alep (certains la voient ailleurs en Syrie, en Turquie ou même au Royaume-Uni) ?

- Comment une fille de 7 ans parvient à tweeter et dans un anglais sans faute ?

- La gestion d'un réseau social est loin d'être aisée, comment Bana a-t-elle fait pour rendre ses tweets aussi efficaces ?

- Dans une région en guerre, comment ont-ils accès à l'électricité et internet ?

Pourquoi est-il si important d'authentifier son témoignage ? Parce que Bana est devenue un enjeu politique et médiatique, utilisé par les deux camps. Ce ne serait d'ailleurs pas la première fois qu'un témoignage se révélerait faux. Dans de nombreux événements à large couverture médiatique (comme les attentats de Paris ou de Bruxelles), des utilisateurs de réseaux sociaux tentent de piéger les médias avec des fausses vidéos ou des faux témoignages en affirmant être sur place.

Dans le conflit d'Alep, les témoignages sont encore plus difficiles à vérifier. Peu de journalistes sont sur place et peuvent constater eux-mêmes les faits. Leurs récits sont souvent construits sur base de témoignages qu'ils reçoivent à distance, souvent par applications de messagerie comme WhatsApp. Dès lors, si Bana n'est pas réellement celle qu'elle prétend, de nombreux articles journalistiques deviendraient faux. L'enjeu est tellement important que des médias très sérieux comme Le Monde  s'étaient d'ailleurs posé la question de son authenticité.

Tentons de répondre aux trois mises en doute les plus fréquentes sur Bana.

La localisation

Premier élément, Bana habite bel et bien Alep-Est. Bellingcat explique même qu'il s'agit du doute le plus facile à éliminer. Sur base de vidéos Periscope ou Twitter tournées depuis le toit de l'habitation de Bana, nous avons pu la localiser avec les coordonnées GPS suivantes : 36°12′16.2″N 37°11′09.8″E , soit dans le quartier de Jouret Awwad d'Alep-Est.

© Bellingcat

Cette photo permet de vérifier l'endroit du tournage de la vidéo : 36°12′16.2″N 37°11′09.8″E. Il s'agit de la vue depuis l'appartement de Bana.

Une autre photo toujours dans le quartier d'Alep-Est a été postée sur le compte Twitter. Celle-ci aussi a pu être reliée par des coordonnées GPS au : 36°12′18″N 37°10′58″E . C'est à une centaine de mètres de l'appartement familial.

© Bellingcat

Depuis le début de l'offensive du régime il y a quatre mois, ces quartiers ont été repris par le régime d'Assad et les rebelles se sont regroupés dans le Sud d'Alep délaissant l'Est. On sait que les opposants et les civils ont fui vers le Sud. On peut aussi imaginer que c'est le cas de la famille de Bana, originaire d'Alep-Est.

Twitter en anglais

Beaucoup se sont posé la question de comment un compte Twitter en anglais pouvait être géré par une petite fille de 7 ans. La réponse est simple. Ce n'est pas elle qui gère le compte. C'est sa mère, Fatemah.

© Bellingcat

Fatemah est professeure d'anglais. Elle a étudié le droit, la politique et aussi le journalisme. C'est donc elle qui gère le compte et qui tweete les propos de sa fille. Ce n'est d'ailleurs pas caché par la famille puisque dans la description du compte Twitter, la mention « account managed by mom » (compte géré par Maman) est visible.

© Bellingcat / Twitter

Les études de journalisme de la maman expliquent aussi la facilité d'utilisation de Twitter et l'efficacité des posts. Des messages courts, simples, agrémentés de photos quand cela est possible. Autre élément intéressant, les tweets sont parfois signés. Bellingcat compte 121 tweets sur 580 signés par « Bana » et 181 signés par « Fatemah » ou « Bana mom ». Les autres ne sont pas signés. 

On remarque une différence d'écriture entre les tweets attribués à Bana et ceux à la maman. Ceux de Bana sont simples et se raccrochent à des pensées d'enfants.

© Bellingcat / Twitter

(Arrêtez les bombes, je veux dormir, je suis fatiguée. -Bana)

Les tweets de Fatemah sont plus politisés et témoignent d'un recul plus important sur les événements. Si Bana fait du récit factuel ou du ressenti, Fatemah donne du contexte.

© Bellingcat / Twitter

(Certaines personnes disent que nous sommes des terroristes. Vous savez, nous n'avions aucun problème avec Assad avant la guerre. -Fatemah)

L'accès à l'électricité et internet

Dans une ville en guerre, bombardée, dont certains disent qu'il ne reste plus grand chose, comment Bana et sa famille ont-ils accès à l'électricité et internet ? Là aussi, Bellingcat apporte une réponse.

La famille syrienne a stocké une batterie semblable à celle d'une voiture dévoile un reportage du magazine Sept à Huit (TF1). C'est à partir de là qu'ils chargent leurs téléphones. Cette batterie est alimentée par des panneaux solaires posés sur le toit de la maison que Bellingcat a pu repérer sur une vidéo Periscope.

© Bellingcat / TF1

Concernant internet, cela n'est pas très clair mais un tweet de fin septembre expliquait qu'ils se connectaient à un « faible réseau 3G et un wifi ». 

© Bellingcat / Twitter

(Certains se demandent comment nous avons accès à internet. Nous utilisons un faible réseau 3G et des réseaux wifi qui existent encore.)

La présence d'un réseau Wi-Fi est confirmée par de nombreux témoignages d'habitants d'Alep. Les rebelles ont eu aussi créé un réseau, le « Hawa Net project ». Enfin, les habitants d'Alep-Est qui vivent à proximité de l'ouest profitent tout de même du 3G puisque la portée de ces réseaux peut être d'un ou deux kilomètres.

© Bellingcat

Exemples de réseaux wifi disponibles dans la partie est d'Alep.

En revanche, il semble qu'il ne soit pas question de téléphones satellites comme évoqués par d'autres sources.

Conclusion

Compte tenu de ces différents éléments rassemblés par Bellingcat, les auteurs se permettent cinq conclusions.
  1. Bana Al-Abed est réellement une jeune fille de 7 vivant à Alep-Est.
  2. Ses comptes Twitter et Periscope ont diffusé régulièrement du contenu depuis le même endroit.
  3. Son compte est géré par sa mère, Fatemah.
  4. Fatemah a de l'expérience dans le journalisme et maîtrise relativement bien le fonctionnement des réseaux sociaux.
  5. Bana et sa mère ont dû faire face à de nombreuses critiques, parfois dans le simple but de vérifier leur authenticité, parfois de le but caché les décrédibiliser. 

(*Traduction et reproduction libres)