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La Turquie a signé mardi deux accords avec la Belgique avec l’espoir d’obtenir l’extradition des dirigeants des mouvements kurdes et d’extrême gauche réfugiés en Belgique et accusés de terrorisme.

Or la Turquie est partie civile dans le procès qui va se tenir cette année à Bruxelles et définir la position de la justice belge à l’égard du Parti des Travailleurs Kurdes (PKK), un mouvement se battant par les armes en Turquie pour obtenir une autonomie des Kurdes. Ce procès va mettre notamment en cause le président du Congrès national kurde (KNK) Remzi Kartal et l’un de ses membres, Zubeyr Aydar. Ils sont tous les deux accusés de faire partie du PKK, organisation terroriste selon Ankara, les Etats-Unis et l’Union européenne.

Policiers et juges

L’accord belgo-turc a été signé au Palais d’Egmont. Il comporte deux volets, l’un avec la ministre de la Justice Annemie Turtelboom et l’autre avec la ministre de l’Intérieur, Joëlle Milquet. Le but est d’accélérer les contacts entre policiers belges et turcs en matière de terrorisme, de crime organisé, de trafic d’êtres humains et de drogues ainsi que de blanchiment d’argent. Des contacts entre magistrats seront facilités également " dans le respect total des obligations nationales et internationales ", précise le communiqué final.

Dans l’esprit de la délégation turque présente hier à Bruxelles et menée par le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu, c’est " la lutte contre le terrorisme " qui intéresse Ankara. " Nous allons créer des points de contacts dans nos ministères, des workshops. Ils vont travailler sur la coopération judiciaire et sur l’extradition des criminels" , a dit le ministre turc de la Justice, Sadullah Ergin.

Ankara reproche depuis des années à la Belgique d’héberger des autonomistes kurdes et des membres de l’extrême gauche comme le DHKPC. Ceux-ci se tiennent généralement coi en Belgique mais leurs groupes font de la guérilla en Turquie. Ankara s’est lancée dans un harcèlement juridique, multipliant les avis sur Interpol et obtenant en 2002 le placement du PKK sur la liste noire de l’Union européenne.

"Harcèlement judiciaire" selon les avocats

Mais les choses ne sont pas aussi simples. Plusieurs dirigeants de la diaspora kurde vivent en Belgique depuis des années, ont reçu le statut de réfugié politique ou travaillent à Bruxelles comme lobbyistes auprès du Parlement européen. C’est le cas d’Eyyup Doru, un représentant dans la capitale du parti pro-kurde de gauche, le BDP.

"La Turquie utilise Interpol et met la pression sur tous les dirigeants kurdes qui s’expriment , nous dit-il. Ils m’ont mis sur Interpol en 2007. Or je vis en Europe depuis les années 80. La dernière fois que j’ai été arrêté, c’était à Munich l’an dernier. Je me suis retrouvé en prison pendant quarante jours, délai maximal pour que la Turquie puisse soumettre des preuves à la justice allemande. Elle ne l’a pas fait."

Pour les avocats belges qui défendent les dirigeants kurdes, on assiste à une criminalisation d’une communauté. " Des dizaines de militants ont été arrêtés , relève Me Joke Callewaert, tout mouvement légal est considéré comme terroriste, et chaque association kurde est associée au PKK." La multiplication des mandats d’arrêt bloque aussi l’intégration. " Une conséquence de ce harcèlement judiciaire, c’est que l’accès à la nationalité ( belge ) est bloqué ", nous explique Me Olivier Stein.

Le PKK est loin d’être un mouvement irréprochable. Très structuré, vénérant son chef Abdullah Ocalan de façon presque messianique, il est coutumier des purges et des luttes de pouvoir. Des enquêtes ont plusieurs fois démontré son implication dans le racket et le prélèvement de taxes sur le trafic de drogues en provenance d’Afghanistan.

Mais la communauté kurde est bien plus large que son assise de militants. Près de 200 000 Belgo-Turcs vivent en Belgique, dont une partie sont Kurdes.

Hier à Bruxelles, les ministres belges ont aussi plaidé pour que la Turquie respecte les droits de l’homme, une condition sine qua non à son adhésion à l’UE. Didier Reynders a aussi promis d’"étudier " au cas par cas les dossiers de la quarantaine de journalistes kurdes arrêtés par les autorités turques et accusés par elle d’être des militants et des braqueurs de banques.