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La levée de l'immunité d'Augusto Pinochet décidée jeudi par la Cour suprême chilienne dans le cadre de l'opération Condor - ce plan général de répression de l'opposition latino-américaine dans les années 1975-80 - réveille les autorités judiciaires belges. Le dossier monté contre le dictateur chilien dans notre pays à la fin des années 1990 reste bien ouvert. Et ces prochains jours, il va connaître de nouveaux développements.

Une commission rogatoire va en effet être envoyée sur place dans les délais les plus brefs possibles afin de procéder à de nouveaux devoirs d'instruction à la demande du juge Damien Vandermeersch. L'information nous a été confirmée par le parquet, vendredi. Une série de demandes vont être formulées pour d'éventuelles auditions, confrontations ou saisies de documents.

Lier les dossiers

Alors que la loi de compétence universelle était encore en vigueur, la Belgique a joué un rôle de premier plan lors des péripéties consécutives à l'arrestation d'Augusto Pinochet à Londres, le 16 octobre 1998. A l'issue de cette saga, le juge Damien Vandermeersch avait même été le dernier à tenter un ultime recours pour empêcher le dictateur de rentrer dans son pays pour raisons médicales. En vain. Le gouvernement britannique avait freiné des quatre fers, exerçant une forte pression sur la Belgique pour ne pas compromettre l'opération. Le 3 mars 2000, Pinochet arrivait à Santiago, provoquant la communauté internationale en se levant de sa chaise roulante sur le tarmac de l'aéroport.

Le dossier belge a été instruit à la demande d'une vingtaine de réfugiés chiliens dans notre pays dont des proches ont été victimes des méfaits du régime Pinochet. Des témoignages très sérieux appuient leurs doléances. En dépit des retournements de situation et des contraintes liées à la «realpolitik», les plaignants n'ont pas baissé les bras.

Georges-Henri Beauthier, avocat des parties civiles, se réjouit de la décision chilienne tout en restant réservé, tant les évolutions ont été contrastées ces dernières années. «On peut toujours s'attendre à des protections. Mais s'il pouvait passer devant un tribunal avant de mourir, ce serait important pour la mémoire des victimes.» Le dossier belge? «L'enquête belge ne sert qu'à venir en support aux autres enquêtes. D'abord celle d'Espagne, mais elle semble mal partie car on a coupé l'herbe sous le pied de Baltasar Garzon. Il y a toujours une plainte en France également. Notre dossier, très bien monté par le juge Vandermeersch, pourrait être joint à un éventuel procès au Chili. Nous n'attendons pour cela qu'un signal des autorités chiliennes. Sinon, nous pouvons toujours le condamner ici par contumace. Je peux vous dire que les plaignants ne lâcheront pas: cela fait vingt-cinq ans qu'ils se battent!»

Ne pas baisser les bras

Toutes les organisations des droits de l'homme ont salué vendredi la décision prise par la Cour suprême à Santiago. Il s'agit d'un «grand pas vers la justice», selon Amnesty International. «Une importante victoire», estime Human Rights Watch. La décision de la plus haute instance judiciaire chilienne évoque toutefois la nécessité de nouvelles expertises médicales. Et après l'instruction du juge Guzman, le dossier devra repasser par les différentes instances judiciaires du pays avant qu'un procès ne s'ouvre. Sachant qu'Augusto Pinochet est âgé de 88 ans et que sa santé est fragile, rien n'indique qu'un heureux dénouement puisse survenir dans les temps. «Nul ne sait combien de temps cela va durer, dit-on chez nous. Mais nous ne baisserons pas les bras.»

© La Libre Belgique 2004