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Le Grand-Duc Jean de Luxembourg est décédé, annonce mardi son fils le Grand-Duc Henri. Il était âgé de 98 ans. "C'est avec grande tristesse que je vous fais part du décès de mon père bien-aimé, Son Altesse Royale le Grand-Duc Jean, qui nous a quittés dans la paix, entouré de l'affection de sa famille", indique le communiqué du Grand-Duc Henri.


Il avait sans conteste été “la” vedette de la conférence inaugurale de la saison 2016-2017 des Grandes Conférences catholiques au Palais des Beaux-Arts à Bruxelles. Appelé à l’exercice pas évident du tout pour un souverain régnant de faire une conférence publique pendant laquelle il ne pouvait laisser poindre la moindre préférence politique ou même sociétale, son fils aîné, l’actuel grand-Duc Henri avait rendu un hommage appuyé au rôle de son père dans la vie luxembourgeoise mais également dans la construction européenne, le petit Etat sis au coeur du continent y ayant à l’évidence occupé une place essentielle avec l’appui de sa famille régnante depuis la Seconde Guerre mondiale.

Henri de Luxembourg avait aussi ému la nombreuse assistance en révélant qu’il avait consulté l’auteur de ses jours à propos de plusieurs épisodes de l’aventure européenne. A l’entendre parler de son père, on devina qu’il y avait une belle complicité entre deux hommes de devoir appelés à une importante charge suprême même si leur territoire est particulièrement réduit.

Une famille profondément marquée par la guerre

Fils de la grande-duchesse Charlotte de Luxembourg et du prince Félix de Bourbon de Parme, Jean de Luxembourg vit le jour au château de Berg le 5 janvier 1921. Le Grand-Duc héritier effectua ses études primaires et secondaires à Luxembourg avant de les compléter au collège d’Ampleforth (Yorkshire) en Grande-Bretagne.

Le 5 janvier 1939, jour de ses 18 ans, le prince Jean devint officiellement Grand-Duc héritier de Luxembourg. Lorsqu’éclata un an et quatre mois plus tard le second conflit mondial, il ne fit pas de doute que la neutralité de leur pays ne les mettait pas à l’abri d’une occupation, voire, pire encore d’une annexion. C’est pourquoi dans la nuit du 9 au 10 mai 1940, lorsque l’armée allemande viola les frontières du pays, la famille grand-ducale fut évacuée sous la protection de l’armée française.

Antonia de Luxembourg, la sœur de la grande-duchesse Charlotte qui avait épousé le prince royal Rupprecht de Bavière n’eut pas cette chance : elle fut déportée dans les camps de concentration de Dachau et de Flossenburg et y avait subi des tortures. Libérée par les troupes alliées en 1945, elle ne se remit jamais de ces sévices et mourut prématurément des conséquences de ses blessures à l’âge de 55 ans.

Après être passée par la France, la famille grand-ducale se réfugia ensuite au Portugal puis aux Etats-Unis, au Canada et en Grande-Bretagne. Au Québec, le futur grand-duc Jean avait poursuivi sa formation en suivant des cours de droit et de sciences politiques à l’Université Laval.

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Le Grand-Duc et sa femme.

Mais le fils de la Grande-Duchesse entendait bien participer à la lutte pour la libération du continent européen. C’est ce qui l’avait amené à rejoindre en novembre 1942, les Irish Guards comme volontaire. Il reçut sa formation militaire au très réputé Royal Military College à Sandhurst. Le 28 juillet 1943, il fut promu lieutenant des Irish Guards. Quarante-et-un ans après, le 21 août 1984, la reine Elisabeth l’avait nommé à titre honorifique colonel du Régiment des Irish Guards et, enfin, le 17 mars 1995 il avait été nommé général honoraire de l’armée britannique. Il est vrai que le futur chef d’État luxembourgeois participa directement à l’offensive finale contre le nazisme… En digne fils de sa mère la grande-duchesse Charlotte qui n’hésita pas à manifester à diverses reprises sa solidarité avec “son” Luxembourg annexé au Reich par des appels au courage et à la résistance devant l’envahisseur, dans des messages radiodiffusés depuis Londres qui ont eu un retentissement considérable dans la population. C’était tellement vrai que les condamnés à mort luxembourgeois criaient “vive Charlotte” avant de tomber sous les balles.

Jean intégra donc tout naturellement les troupes libératrices. Débarqué le 11 juin 1944 près de Bayeux, il s’était retrouvé à l’Etat-Major de la 32e Brigade de la Guards Armoured Division. Il participa ensuite à la bataille de Caen avant de remonter avec les Alliés sur la Belgique. Et c’est ainsi que le 3 septembre 1944, il figura en bonne place parmi les libérateurs de Bruxelles. Presque comme simple soldat parmi les autres… En 1999, nous en eûmes la confirmation à l’occasion de la visite d’État de Jean et de Josephine-Charlotte en Belgique. En effet lors de son entrée dans la capitale il avait été accueilli par une famille bruxelloise qui avait eu la douleur de perdre un fils engagé dans la RAF et qui n’était jamais revenu d’une mission en 1942. Avec quelques camarades, il y avait été accueilli… royalement, invité à prendre un bain et un repas. Celui qui se présenta comme “John Luxemburg” ne dévoilà sa véritable identité qu’au moment du dessert et pria ses hôtes de continuer à l’appeler simplement John...

Comme son propre pays allait aussi connaître la joie du retour de la liberté et de la démocratie, il y rentra aux côtés de son père, le prince Félix, une semaine plus tard, le 10 septembre 1944. Mais Jean de Luxembourg n’entendait pas en rester là et manifesta le vif souhait de continuer à participer à la libération de l’Europe. Aussi dès le 13 septembre, il rejoignit son unité, participa aux opérations autour d’Arnhem ainsi qu’aux combats de l’offensive von Rundstedt, entendez : à la bataille des Ardennes. Fin janvier 1945, il participa à la prise du Reichswald au nord-ouest de Wesel. Enfin, il continua la campagne avec les Forces alliées en Allemagne jusqu’à la capitulation nazie le 8 mai suivant.

L'accession au trône

Rentré dans un Grand-Duché enfin apaisé, il y poursuivit sa formation. Nommé Lieutenant-Représentant le 28 avril 1961, il succéda comme Grand-Duc de Luxembourg à sa mère la grande-duchesse Charlotte le 12 novembre 1964. Le même jour, il fut nommé général de l’armée luxembourgeoise.

Pendant toute sa formation à la fonction suprême de l’État luxembourgeois, Jean de Luxembourg fit montre de belles convictions européennes se situant là aussi dans la foulée de sa mère. Aussi comme le souligna Henri de Luxembourg à la tribune des Grandes Conférences catholiques, lorsque son père se vit remettre le prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle le 8 mai 1986, ce fut vraiment et assurément un moment exceptionnel pour lui. D’autant plus qu’un plaisir partagé est un plaisir décuplé. Le Grand-Duc s’était en effet vu décerner le prix au nom du peuple luxembourgeois tout entier pour ses mérites dans l’intérêt de la cause européenne. La reconnaissance faite aux Luxembourgeois en Allemagne constitua une belle page de l’histoire nationale grand-ducale mais elle avait aussi permis au grand-duc Jean de témoigner de sa foi européenne.

Jusqu’à son dernier souffle, cette foi européenne demeura intacte. En atteste selon son fils “cette belle phrase qu’il nous a dite il y a quelques jours à Fischbach, où il réside : “la dynastie luxembourgeoise a profondément partagé l’idéal pro-européen de la population, mais peut-être la population a-t-elle aussi partagé l’idéal pro-européen de la dynastie ?””

Un idéal partagé bien entendu par celle qui partagea sa vie : la princesse Joséphine-Charlotte, la fille de Léopold III et de la reine Astrid et sœur des rois Baudouin et Albert II. Jean de Luxembourg devait aussi se réjouir de voir que cet amour de l’Europe se traduisait aussi dans les choix de vie familiale de ses propres enfants. Et même au-delà, puisque la Grande-Duchesse actuelle est d’origine cubaine mais elle avait quand même acquis la nationalité suisse. Reste que pendant près de trois décennies, c’est-à-dire jusqu’à ce que son fils aîné lui succède en octobre 2000, le Grand-Duc fit un sans-faute institutionnel tout en étant très apprécié par la population qui sut reconnaître ses engagements successifs.

Très attaché à sa famille, Jean de Luxembourg était aussi un grand ami de la nature, écologiste avant l’heure préoccupé par les problèmes de l’environnement et par la protection de la faune et de la flore. Discret, cet amateur de sport, de musique et de photographie fut finalement à l’image de son pays : réservé mais très convivial.