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Abou Ahmad (nom d'emprunt) s'est confié durant plus de cent heures à deux journalistes, Harald Doornbos et Jenan Moussa. Ce combattant du groupe Etat islamique leur a longuement expliqué son parcours, ses motivations, son quotidien en tant que djihadiste ainsi que les raisons qui expliquent l'essor du mouvement terroriste. Voici les extraits les plus marquants de ce long entretien, publié sur le site Foreign Policy et traduit par Slate.


Le printemps arabe syrien censé chasser al-Assad du pouvoir se transforme en guerre civile lorsque le dictateur refuse de céder les rênes du pays. C'est là qu'Abou Ahmad décide de prendre les armes et de s'affilier aux groupes rebelles composés de djihadistes. "Au début, mon groupe change sans cesse de nom ou s'unit à d'autres groupes rebelles. Mais, peu à peu, ils finissent par se consolider. J'ai rejoint l'Etat islamique car c'était le plus grand mouvement sunnite de la région". A cette époque, en 2012, le mouvement terroriste est déjà bien implanté en Irak où il a avalé la branche irakienne d'Al-Qaida pour former une armée de djihadistes conséquente. Il voit dans le chaos syrien l'occasion d'étendre son influence au pays voisin.

La réunion fondatrice

Mais l'Etat islamique d'Irak (ISI) n'est encore qu'une simple filiale d'al-Qaida. C'est en avril 2013 que le grand bouleversement a lieu. Abou Ahmad était aux premières loges. Alors qu'il se trouvait à Kafr Hamrah, non loin d'Alep, il voit arriver une voiture marron devant le QG du Conseil consultatif des moudjahidines (rassemblement de plusieurs groupes terroristes actifs en Syrie).

Un commandant djihadiste s'approche de lui : "Regarde bien à l'intérieur de la voiture". Abou Ahmad ne reconnait pas les quatre personnes présentes dans le véhicule. "La voiture n'a rien de spécial, elle n'est pas blindée et n'a pas de plaque d'immatriculation. L'homme assis derrière le conducteur porte une cagoule noire pliée sur la tête. Un châle noir est posé par-dessus et tombe sur ses épaules. Il a une longue barbe. En dehors du chauffeur, tous les occupants tiennent de petites mitraillettes sur leurs genoux". Abou Ahmad ne le sait pas, mais il vient de rencontrer Abou Bakr al-Baghdadi, le leader du groupe qui sera connu sous le nom de Daech.

Frites, Pepsi, poulet rôti

Pendant cinq jours, les voitures défilent. A l'intérieur du bâtiment, certains des hommes les plus recherchés sont présents dans la même pièce, discutant sur des coussins posés au sol. "On leur sert le petit-déjeuner et le déjeuner: du poulet grillé ou rôti avec des frites, du thé et des boissons froides pour se désaltérer. Baghdadi, l'homme le plus recherché de la planète, boit du Pepsi ou du Mirinda, un soda aromatisé à l'orange".

Dix hommes sont présents en plus d'Abou Bakr al-Baghdadi : Abou al-Atheer, l'émir du Conseil consultatif des moudjahidines; Abou Mesaab al-Masri, un commandant djihadiste égyptien; Omar al-Chichani, un djihadiste tchétchène venu de Géorgie; Abou al-Waleed al-Libi, un leader djihadiste de Lybie; Abed al-Libi, un émir du groupe libyen Katibat al-Battar; deux chefs des renseignements du Front Fatah al-Sham; et enfin, Haji Bakr, le second de Baghdadi.

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Abou Amad sait que quelque chose d'important se passe. Quelques jours plus tard, il en aura la confirmation en entendant le discours prononcé par Abou Bakr al-Baghdadi. Ce dernier déclare que toutes les factions djihadistes syriennes doivent se soumettre à son autorité, y compris le Front Fatah al-Sham (front al-Nosra). "Nous les réunirons sous un seul nom : l'Etat islamique en Irak et au Levant", souligne-t-il. L'ambition de Baghdadi est de fusionner les filiales syriennes et irakiennes d'al-Qaida pour créer un Etat dont il serait le chef.

Le coup de bluff d'al-Baghdadi

Mais le djihadiste est confronté à un problème de taille : les leaders des différents groupes rassemblés lors des réunions ont déjà prêté allégeance à Ayman al-Zawahiri, le successeur de Ben Laden comme chef d'al-Qaida. Impossible de le quitter du jour au lendemain. Bagdhadi va alors les rassurer en leur promettant avoir prêté allégeance à Zawahiri. Il leur jure qu'il agit sous les ordres d'al-Zawahiri et qu'il n'a pas déclaré publiquement son allégeance à la demande de ce dernier. Etant donné qu'al-Zawahiri n'est pas là pour donner sa version des faits et qu'il est impossible à contacter, les djihadistes doivent prendre la décision seuls. Soit Baghdadi dit vrai et les djihadistes sont alors obligés de se rallier à lui, soit il ment et il s'agit de l'une des plus grandes mutineries jamais organisées. "Si ce que tu dis est vrai, nous te soutiendrons", finissent-ils par clamer en chœur.

Baghdadi a-t-il dit vrai? En 2015, le leader d'al-Qaida, bien loin de soutenir al-Baghdadi, a fait une déclaration qui laisse peu de place au doute. "Nous ne reconnaissons pas ce califat, nous ne considérons pas al-Baghdadi comme digne du califat. C'est un imposteur qui a établi un Etat islamique par la force, non par le choix du peuple. Sa principale préoccupation était que tous les combattants lui fassent serment d'allégeance après qu'il se soit proclamé calife sans les consulter", peut-on lire sur CNN. Zawahiri a même déclaré la guerre à son principal rival.


L'obsession d'al-Baghdadi : un Etat

Qu'importe, puisqu'al-Baghdadi a obtenu le soutien des autres groupes, il en profite pour réaffirmer son intention de créer un Etat islamique, un endroit où tous les musulmans pourraient trouver refuge, un lieu où les combattants du monde entier pourraient les rejoindre facilement. Face à la question d'Etat, les djihadistes d'al-Qaida sont dubitatifs. Leur mode de fonctionnement a toujours été d'agir dans l'ombre et de se terrer dans des endroits secrets. De cette manière, ils sont plus difficiles à débusquer. Les Etats-Unis ont mis dix ans, suite aux attentats du 11 septembre, pour mettre la main sur Ben Laden. Pour eux, créer un Etat reviendrait à leur attacher les bras avec une cible dans le dos. Ils finissent par accepter en imposant leurs conditions. Un à un, ils passent devant Baghdadi pour lui prêter allégeance. Des combattants étrangers - dont trois Belges - sont de la partie.

Seul le leader du front Fatah al-Sham refuse de se soumettre à son autorité. Abou Mohammed al-Joulani demande à ses partisans d'attendre qu'al-Zawahiri publie un avis officiel les autorisant à rejoindre Daech. Malheureusement pour lui, son ère est révolue : 90% de ses troupes ont déjà prêté serment au nouveau chef. Le groupe Etat islamique s'empare des positions et des armes du front Fatah al-Sham occasionnant son déclin. Aujourd'hui, l'organisation lutte pour son existence. Elle s'est séparée d'al-Qaida et tente d'agir en son nom.


La dimension religieuse du califat

Lorsque al-Baghdadi s'est auto-proclamé calife en 2014, les djihadistes et combattants du monde entier l'ont rejoint "dans des proportions sans précédent", peut-on lire sur le Courrier international, qui traduit une longue enquête du magazine Atlantic. Amaq, l'agence de presse de Daech, a contribué à faire connaître son message et à attirer des partisans.

Si autant de djihadistes se sont ralliés à al-Baghdadi, c'est avant tout parce qu'il s'appuie sur la "méthodologie prophétique" dans chacune de ses décisions. Autrement dit, il justifie ses prises de position en appliquant la prophétie et l'exemple du prophète Mahomet à la lettre.

Le groupe Etat islamique est une organisation sunnite appartenant au salafisme, un mouvement qui prône une vision rigoriste de l'Islam en l'appliquant de manière littérale, sans l'interpréter à la lumière de l'époque dans laquelle l'on vit. Pour l'EI, "innover par rapport au Coran revient à nier sa perfection initiale". C'est pourquoi, le groupe déteste les chiites, les Etats musulmans qui ont fait passer les droits de l'homme avant la charia et le mode de vie occidental (la vente d'alcool, de drogues, les personnes qui votent pour élire leur chef et qui se rasent la barbe).

La clé du succès

Musa Cerantonio est un prêcheur extrémiste, vivant en Australie, qui pousse les musulmans à rejoindre l'EI. "Les musulmans commettent un péché en ne cherchant pas à établir un califat", explique-t-il, en se basant sur une vision littérale de l'Islam. Et comme al-Baghdadi a déclaré en avoir fondé un, certains rigoristes se sont sentis obligés de le rejoindre.

Le dernier califat établi est celui de l'Empire ottoman. Mais beaucoup de djihadistes de l'EI mettent en doute sa légitimité puisqu'il "n'appliquait pas intégralement la loi islamique qui requiert lapidation, esclavage et amputations. De plus, les califes ne descendaient pas de la tribu du Prophète, les Quraychites. al-Baghdadi est Quraychite", affirme Musa Cerantonio.

Pour être calife, il faut remplir plusieurs conditions : être un homme musulman, un Quraychite (un descendant de Mahomet), manifester une probité morale, une intégrité physique et mentale et faire preuve d'autorité. Ceux qui rêvaient de voir renaître l'âge d'or de l'Islam au temps de califats ont jugé qu'al-Baghdadi était porteur de toutes ces qualités et qu'il était donc essentiel de le suivre, ce qui explique en partie le succès de ce mouvement terroriste.