International Les ratés des enquêtes sur un groupuscule néonazi, impliqué dans neuf meurtres en Allemagne, ne manquent pas d’interpeller. La communauté turque a son explication.

Enver Simsek était négociant en fleurs à Nuremberg, dans le sud de l’Allemagne, Süleyman Tasköprü vendait des fruits et légumes à Hambourg, dans le nord, et Mehmet Kubasık tenait un kiosque à Dortmund, dans l’ouest. Rien ne reliait ces hommes, sinon d’être turcs et d’avoir été assassinés par balle sur leur lieu de travail.

Au total, neuf commerçants turcs ou grecs ont été abattus ainsi entre 2000 et 2006 en Allemagne. Pendant des années, la police allemande a piétiné sur la piste d’hypothétiques règlements de compte au sein d’une "mafia du Bosphore". Les familles des victimes ont ensuite été soupçonnées d’être à l’origine des crimes. Bredouilles sur cette piste aussi, les recherches se sont orientées vers la communauté roumaine…

Et puis, brusquement, en 2011, la vérité surgit par hasard. La police retrouve l’arme du crime et un DVD revendiquant ces meurtres dans l’appartement incendié de membres d’un groupuscule nazi, le NSU (Nationalsozialistischer Untergrund ou Clandestinité nationale-socialiste). Deux membres du NSU se sont suicidés, mais une troisième, Beate Zschäpe, s’est livrée à la police. Son procès, commencé en 2013 à Munich, n’est toujours pas fini.

Comment la police a-t-elle pu à ce point rater la piste de crimes racistes ? Pourquoi les enquêtes ont-elles à ce point été bâclées, négligeant des analyses ADN, ignorant des témoignages ? Les questions sont posées lors du procès de Beate Zschäpe, mais aussi par la commission d’enquête sur le NSU du Parlement allemand, qui vient de rendre ses conclusions.

"Il y a eu des manquements dans le travail d’enquête", constate la commission parlementaire. Pour les députés, il est exclu que le NSU se compose uniquement des trois terroristes identifiés, et qu’ils aient pu obtenir des armes et des explosifs sans un véritable réseau. Un autre mystère reste à élucider : pourquoi les agents de la sûreté de l’Etat, le Bundesamt für Verfassungsschutz (BFV), n’ont-ils pas approfondi leur enquête sur le réseau NSU au lieu de se concentrer uniquement sur les trois suspects identifiés ?

Le silence des barbouzes

Or, les agents du BFV refusent obstinément de répondre aux questions tant de la commission du Bundestag que des enquêteurs des Parlements des régions concernées. Au fil des témoignages, une explication apparaît. Les services de renseignement veulent protéger leurs "indics" au sein des mouvances néonazies.

La communauté turque fait, elle, une autre lecture. "Il s’agit d’un racisme institutionnalisé", commente Cihan Sinanoglu, porte-parole de l’Association de la communauté turque d’Allemagne (BTG). Ce racisme latent dans la structure de l’Etat était déjà apparu, remarque Cihan Sinanoglu, lorsqu’il s’est avéré en mai dernier que trois soldats adhérant aux thèses néonazies n’avaient pas été expulsés de la Bundeswehr par leur hiérarchie.

Pour le président de la communauté turque d’Allemagne, Gökay Sofuoslu, les conclusions de la commission d’enquête ne doivent donc pas être une fin, mais "le début d’un effort politique pour lutter contre le racisme à tous les niveaux de la société". Les verts et le parti de gauche Die Linke veulent poursuivre le travail de la commission d’enquête dans cette voie après les élections du 24 septembre prochain. Les sondages ne leur donnent, toutefois, pas plus de 9 % des intentions de vote chacun. Et le procès de Beate Zschäpe pourrait être bouclé cet automne sans avoir éclairé les très nombreuses zones d’ombre de cette affaire.