Libye: "Les femmes aussi veulent la révolution"

Camille Le Tallec Publié le - Mis à jour le

International Envoyée spéciale en Libye

Installée dans un petit bureau, une joyeuse bande de jeunes femmes refait le monde. "Il faut tout changer en Libye", affirme Safa Abozakhar, 20 ans, la fondatrice du groupe "Tewatriween". Voile à carreaux et pantalon noir, elle déborde d’énergie. "Ici, la femme n’a aucun droit, déplore-t-elle. Quand elle se marie, elle doit rester à la maison et servir son époux."

Pour cette jeune Berbère de Yefren, une cité perchée dans les montagnes du Djebel Nefoussa, à l’ouest de la Libye, pas question d’étudier l’anglais pour rien. "Je serai professeur d’université", assure-t-elle. Dans quelques jours, elle commencera d’ailleurs à enseigner l’anglais à des enfants de la ville.

Zoragh Madi, qui rêve de devenir journaliste ou diplomate, travaille à la création du journal de l’association. Les caricatures de Mouammar Kadhafi qui l’illustreront sont l’œuvre de la dessinatrice du groupe.

"Pour l’instant, c’est plus un club qu’une association", avouent les jeunes femmes. L’organisme leur permet en tout cas de s’exprimer, et de s’échapper de leurs maisons, horizon unique de nombre de femmes du Djebel Nefoussa.

A Zenten, par exemple, l’espace public semble réservé aux hommes. Dans cette ville arabe connue pour son conservatisme, les épouses ne semblent sortir que par stricte nécessité. Les rares femmes croisées dans la rue sont invariablement vêtues du niqab, évoluant tels des fantômes sous un soleil écrasant.

Chez elle, Zineb, 23 ans, se contente de servir le thé. Son frère parle pour elle. Diplômée en sciences informatiques, elle n’a jamais travaillé. "Dans notre culture, il est préférable que les femmes restent à la maison", dit son frère, sous le regard de Widat, 20ans, qui veut être médecin.

A Yefren aussi, raconte Safa Abozakhar, "beaucoup de femmes évitent de sortir. Ma mère passe le plus clair de son temps à la cuisine". Mais Yefren, elle, a vu de jeunes habitantes manifester, début juillet, peu après la "libération" de la ville, assiégiée pendant plusieurs semaines par les forces de Mouammar Kadhafi.

Une marche de soutien à la rébellion, pour dire que "les femmes aussi veulent la révolution", dit Safa Abozakhar. Celle qu’elle attend a plusieurs dimensions. "Les femmes doivent saisir l’occasion d’acquérir les mêmes droits que les hommes", dit-elle.

Dans un bureau adjacent, Madghis Bouzakhar, 29 ans, trace des tableaux de correspondance entre lettres arabes et tamazight, la langue berbère que Mouammar Kadhafi s’est évertué à faire disparaître. Fondatice de l’association "Tanit" (NdlR : déesse de la fertilité), elle apprend aux enfants de Yefren à écrire leur langue maternelle. "La plupart des berbères de la région n’en sont plus capables", dit-elle. Arc-bouté sur l’identité arabe de son pays, le "Guide" libyen avait depuis longtemps interdit d’enseigner, d’écrire et même de parler tamazight dans les lieux publics. Madghis Bouzakhar a appris seule, dans la clandestinité, se procurant des livres à l’étranger, notamment au Maroc.

Pour les femmes berbères, l’émancipation est intimement liée à l’affirmation de leur identité. "Sous Kadhafi, être berbère et femme était une double peine", dit Nadia Khalifa Haraas. Elle vient de créer l’"Association pour les droits des femmes berbères", à Jadou, une autre ville du Djebel Nefoussa, à une soixantaine de kilomètres de Yefren. Sous son voile mauve, assorti à sa tenue, la femme de 37 ans laisse dépasser quelques mèches de cheveux. Avec les membres de son association, elle vient de compléter la collection du musée communal, qui passait sous silence la culture berbère. "J’ai compris qui j’étais vraiment grâce à cette révolution, dit-elle. Avant, rien ne me paraissait réalisable. Aujourd’hui, tous les espoirs sont permis". Nadia Khalifa Haraas espère que son combat profitera à toutes les femmes libyennes "qui taisent leurs ambitions et enterrent leurs rêves".

Mais elle avoue qu’il est "très difficile" de décider les femmes à se battre pour leurs droits. Beaucoup sont "prisonnières des convenances, dit-elle. Elles ont peur de choquer, de décevoir en étant elles-mêmes." Une crainte qui pourrait s’atténuer, alors que le regard que des hommes semble lui-même évoluer. Croisé au hasard d’un chemin, un habitant de Zenten lance : "On espère qu’après cette révolution, nos femmes seront aussi libres qu’en Europe."

Camille Le Tallec

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