International Reportage Envoyée spéciale en Libye

Le vent s’engouffre par les fenêtres de l’hôpital, faisant grincer les portes. Au sol, les vitres brisées côtoient médicaments et ustensiles abandonnés. A Zawit al-Bagoul, dans l’ouest de la Libye, seuls les figuiers chargés de fruits rappellent la vie. Les quelque 5 000 habitants, qui avaient ouvert leurs portes aux forces fidèles à Mouammar Kadhafi, ont fui avec elles en juin, devant l’avancée des rebelles de Zenten, toute proche. Les 15 000 résidents que comptait Aweinya, la ville-sœur qu’on aperçoit de l’autre côté des oliveraies, ont fait de même. Ils sont partis à Tripoli et vers le désert, dans le grand sud libyen, affirme Aboubakr, un habitant de Zenten. "C’est leur place, ils ont des terres là-bas."

Dans le Djebel Nefoussa, un massif montagneux du nord-ouest de la Libye, la guerre civile est synonyme de règlements de comptes entre communautés. Première localité de la région à s’être soulevée contre le régime du colonel Kadhafi, le 16 février, Zenten a, depuis, farouchement repoussé les offensives des forces loyalistes. En juin, les rebelles ont desserré l’étau qui étranglait la ville, et poussé les Kadhafistes vers l’Est, libérant plusieurs localités assiégées. Ils se sont aussi emparés de villes restées fidèles au Guide, comme Zawit al-Bagoul.

Le hameau était peuplé par les Michachya, une tribu bédouine venue chercher, voilà fort longtemps, quelques lopins de terre près de Zenten. Dès le départ, la ville arabe voit d’un mauvais œil l’arrivée de ces hommes venus d’autres horizons. Une rivalité dont a su jouer Mouammar Kadhafi pendant quarante-deux ans. S’ingéniant à diviser pour mieux régner, le dictateur libyen, d’origine bédouine, a soutenu les habitants de Zawit al-Bagoul contre ceux de Zenten, et renforcé les antagonismes. Aujourd’hui, la ville rebelle se défend d’avoir saccagé les maisons de la bourgade aux meubles renversés et aux portes forcées. Mais elle n’en finit pas de se réjouir du départ des voisins mal-aimés. "C’est mieux comme ça" , dit Aboubakr.

Ses rues à elles ont repris vie sitôt les Kadhafistes repoussés. Les familles qui avaient fui en Tunisie pour échapper aux attaques d’artillerie se sont empressées de revenir, comme pour affirmer qu’elles n’avaient pas déserté leurs terres.

Les véhicules militaires, qui passent régulièrement dans le centre-ville, et les ambulances qui partent en trombe à chaque combat, rappellent pourtant que le front n’est qu’à quelques kilomètres. "Nous ne sommes pas complètement en sécurité ici , admet Ismahane Ahmed. Mais je veux rester dans ma ville, pour la défendre." La jeune femme de 19 ans a été "obligée" de suivre sa famille à Tripoli, au plus fort des combats. Rentrée à Zenten depuis quelques jours, elle se prépare sans enthousiasme à rendre visite à son frère, hospitalisé en Tunisie depuis qu’il a reçu cinq balles dans le corps, lors de combats début mai. Sa tante, elle, n’a jamais quitté la ville, même lorsque "plus de 100 roquettes" tombaient quotidiennement. "Mes cinq fils sont au front , dit Mariam Mohamed, je ne pouvais pas les laisser seuls." Avec ses trois filles, la femme de 46 ans a vécu pendant près de deux mois dans une "damouss", ces caves attenantes à la plupart des maisons de la région. "Nous ne sortions que pour nous laver" , se souvient-elle.

Cet attachement à la terre ancestrale fait la force de Zenten. "Nous avons combattu l’injustice, comme nous l’avions déjà fait à l’époque coloniale" , répètent à l’envi ses habitants. L’approvisionnement, depuis la Tunisie voisine, arrive toujours au compte-gouttes. Dans les rares échoppes ouvertes, les prix ont grimpé. Vingt litres d’essence coûtent désormais 50 dinars, contre 4 avant la guerre. Pas de quoi décourager Mariam Mohamed. "Nous avions fait des provisions en février , dit la native de Zenten, qui garde une confiance inébranlable. Il est impossible que les Kadhafistes prennent notre ville. Toutes leurs roquettes ne leur ont pas permis d’y pénétrer."

Le temps est déjà à la fierté, dans la cité "libérée". Sur le toit des maisons, à l’arrière des pick-up et des vélos, flotte l’étendard rouge, noir et vert frappé d’un croissant et d’une étoile. Les couleurs de la rébellion se retrouvent sur les t-shirts des enfants et sur les caricatures du colonel qui ornent les murs blancs et ocre du centre-ville. L’avenir, lui, est difficile à imaginer. Les habitants de Zenten sont convaincus d’une chose : il se fera sans les Michachya. "Ces terres ne leur appartiennent pas , dit Aboubakr. Il est peu probable qu’ils reviennent ici un jour."