International Reportage

Le point de rendez-vous est donné sur le rond-point Schuman, carrefour stratégique entre la Commission européenne et le Conseil de l’Union. De là s’étend la rue de la Loi, dans laquelle on trouve "d’un côté, les locaux de plusieurs groupes lobbyistes; de l’autre, les principales institutions européennes" , annonce Martin Pigeon, mégaphone à la ceinture, en guise d’introduction. Le jeune homme est membre du Corporate Europe Observatory (CEO), une association altermondialiste, mais c’est comme simple citoyen qu’il se fait guide de ce "Lobby Tour."

Dans la seule ville de Bruxelles, "ils ne seraient pas moins de 15 000 groupes à faire pression sur les processus législatifs de l’Europe et sur ceux qui en ont la charge" , dénonce-t-il devant une quarantaine de personnes. La société civile étant bien moins représentée que les intérêts privés (qui correspondraient à 70 % du lobbying européen). Et c’est là tout l’objet de cette "visite touristique" : pointer du doigt la proximité, jusque géographique, entre les institutions européennes et les plus grands groupes industriels mondiaux.

Pas besoin d’aller très loin. Au n°11 du rond-point Schuman, voilà le bureau de BP, troisième compagnie pétrolière mondiale. "Son plus grand succès , explique Martin , c’est d’avoir obtenu de l’UE l’instauration en 2005 d’un marché européen des droits à polluer" , sur lequel les grands groupes industriels peuvent racheter les quotas d’émission de CO2 distribués par l’Union, mais non utilisés par les autres entreprises. Un groupe comme BP n’est donc pas obligé de diminuer ses émissions de carbone, s’il les compense financièrement sur ce marché

Dans l’assemblée bravant le froid, Amandine Hoebeke, convaincue d’avance, a répété avec ses concitoyens militants quelques couplets retravaillés d’une chanson de Jacques Dutronc.

"J’achète les politiques,

j’influe sur les scientifiques, je manipule le grand public, moi, mon métier, c’est lobbyiste "

Accompagnés à la guitare par Pierre Bochner, cheveux bruns en bataille, les chanteurs militants se dirigent ensuite vers la rue Froissart. Au 36, se trouve le "Centre de conférences Albert Borschette", où se réunissent fréquemment les "soi-disant" groupes d’experts de la Commission européenne, comme les présente Martin. Sous le regard méfiant des vigiles, le collectif envahit les lieux pour y dénoncer le fonctionnement et la composition de ces groupes d’experts. "En 1999, on trouve à l’origine de la réforme du marché européen unifié un groupe d’experts composé de banquiers ! Ce sont eux qui donnent ensuite leur avis à la Commission." Et l’auditoire qui s’est élargi reprend de plus belle au refrain.

"Il y en a, qui protestent,

contre mon petit business,

je n’vois pas trop ce qui les inquiète,

je n’fais que retourner les vestes "

Voilà que l’équipe traverse le parc Léopold. "Papi Bruno" (c’est ainsi qu’il se fait appeler) pousse son vélo dans les chemins sinueux qui mènent à la bibliothèque Solvay.

Ce qu’il fait là ? "J’ai 70 ans, mais je reste attentif à tout mouvement démocratique." Il s’inquiète de ce que peut représenter le lobbyisme. "Un pouvoir occulte, certes; mais aussi un pouvoir d’argent. Moi, je suis en fin de vie, disons-le, je pourrais ne pas m’inquiéter. Mais je dois avouer que, dans ces circonstances, je plains les jeunes."

Au sommet du parc, Martin Pigeon reprend le mégaphone : "Il y a toujours des bouquins dans la bibliothèque Solvay, mais plus personne ne les lit." Aujourd’hui, dit-il, l’activité de la librairie consiste surtout à accueillir deux grands think tanks, "Les Amis de l’Europe" et "Security and Defence Agenda." Des genres de laboratoires financés par les industriels, où les idées sont concoctées souvent de façon unilatérale, puis présentées aux institutions décisionnelles dans des moments stratégiques. "Une semaine avant que la qualité des agrocarburants soit discutée au Parlement, raconte Martin, Les Amis de l’Europe organisaient un débat pour expliquer pourquoi il n’était pas nécessaire d’introduire des critères environnementaux pour la production de ces agrocarburants "

Pétrole, finances, armement le lobbying industriel est visé, et les groupes pharmaceutiques en auront pour leur compte. C’est Pia Eberhardt et son petit accent anglo-saxon qui prennent la relève du "Lobby Tour".

Nous sommes au square de Meeûs, dans le quartier du Parlement européen, qui intéresserait de plus en plus les lobbyistes du fait du pouvoir gagné par l’institution.

Au n°40, l’entreprise allemande Bayer, société chimique et pharmaceutique "qui a une longue histoire du crime" , explique Pia, citant la fabrication d’héroïne et les camps de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale. "Bayer a notamment conseillé la Commission au sujet du pesticide Gaucho, responsable d’hécatombes d’abeilles. Ce sont donc ceux qui produisent le pesticide qui en font ensuite l’expertise" , raille la jeune femme.

"Avec les pôles technologiques,

les industries pharmaceutiques,

les fabricants d’agrotoxiques,

on paye des carrières politiques "

Le "Lobby Tour" prend fin place du Luxembourg, au pied du Parlement. Les casseroles et les cuillères sont sorties, la fanfare de la Samba a rejoint les militants, qui sont maintenant presque une centaine.

Et afin d’achever le lobbyisme bruxellois, un peu de goudron et quelques plumes sur deux malheureux costumes-cravates. Pour le symbole.