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Mikhail Khodorkovski a choisi un endroit hautement symbolique pour sa première conférence de presse après sa libération d’un camp de détention russe : le musée du Mur à Berlin, situé près du Checkpoint Charlie, lieu d’affrontement Est-Ouest pendant la guerre froide. "Je veux œuvrer à ce qu’il n’y ait plus de prisonniers politiques en Russie et ailleurs dans le monde" , a lancé l’oligarque déchu, bien reposé et cravaté.

L’ex-détenu a jugé "aventureux de vouloir donner des conseils aux dirigeants éprouvés occidentaux" , mais "ils doivent savoir que je ne suis pas le dernier prisonnier politique en Russie" . Il a prié le président ukrainien Viktor Ianoukovitch d’imiter Vladimir Poutine en libérant à son tour Ioulia Timochenko.

Il a confirmé que, dans sa demande de grâce au président Poutine rédigée le 12 novembre dernier, il a promis de ne pas faire de politique et ne pas tenter de récupérer son ancien groupe pétrolier Ioukos. Il ne sait pas s’il séjournera durablement en Allemagne. Le retour en Russie semble exclu tant que la cour suprême russe n’aura pas levé la condamnation au civil à payer 550 millions de dollars au fisc russe.

L’ex-oligarque a confirmé le grand rôle qu’ont joué dans sa libération la chancelière Angela Merkel et, surtout, l’ex-ministre libéral des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher.

En tant qu’un des pères de l’"Ostpolitik" qui visait la réconciliation avec l’Union soviétique, Genscher est toujours bien "branché" en Russie. L’habile octogénaire a réussi un de ses meilleurs coups diplomatiques. Pour obtenir la libération de Khodorkovski, il a deux fois rencontré Poutine : d’abord en juillet 2012 à l’aéroport de Berlin-Tegel, lorsque Poutine avait fait un voyage de courtoisie à Berlin après sa dernière "intronisation", ensuite, il y a quelques mois au Kremlin.

Ici le verrou a sauté : Genscher a annoncé en novembre aux avocats du prisonnier que celui-ci pouvait faire une demande de grâce sans devoir avouer sa culpabilité.

Rapports étroits avec Poutine

Pour emmener l’ex-prisonnier à Berlin, Genscher a mobilisé dare-dare un avion privé de son vieil ami Ulrich Bettermann, un chef d’entreprise, qui a aussi une unité de fabrication en Russie. Il va de soi que la chancelière a soutenu à fond Genscher : elle est le leader occidental qui a les rapports les plus étroits et… les plus orageux avec Poutine. La fille de pasteur protestant d’ex-RDA et l’ancien agent du KGB stationné à Dresde (Saxe) s’entretiennent en allemand ou en russe : la lycéenne Merkel avait remporté plusieurs "olympiades" de russe et séjourné en Russie.

Les dirigeants d’Europe centrale comprennent la mentalité russe et vice versa. Les rapports culturels entre les deux pays sont intenses. L’écrivain russe Viktor Erofeyev a écrit : "En Allemagne, un Russe se sent presque chez lui. Chez nous, on dit que l’émigration ne commence qu’à la frontière française."