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Chaque jour désormais, des Yézidis parviennent à s’échapper de l’enfer de Daech entre la Syrie et l’Irak. Certaines - ce sont en majorité des femmes - sont rachetées par les familles, à coups de milliers de dollars. D’autres s’évadent spectaculairement, au nez et à la barbe de l’Etat islamique.

Comme pendant la Seconde Guerre mondiale en Europe, des réseaux secrets ont été mis en place pour sauver les milliers de Yézidis, mais aussi des chiites, sabéens, chrétiens, kurdes qui sont retenus en otage. Un business des otages s’est créé, enrichissant des intermédiaires sunnites peu scrupuleux. Mais il existe aussi de magnifiques gestes de solidarité au sein des populations passées sous le contrôle de Daech.


La carte Sim sous la langue

En témoigne Nadia (un prénom d’emprunt), qui a réussi à s’échapper de Mossoul le 15 novembre au terme d’une rocambolesque évasion. Le jeune Yézidie, atteinte d’un cancer, doit la vie sauve à un téléphone portable qu’elle a trouvé dans la maison de ses gardiens. Daech avait confisqué son portable, mais elle avait caché la carte Sim sous sa langue, ce qui lui a permis de téléphoner à son mari pendant sa détention.

"Une nuit, à 3 heures du matin , raconte-t-elle, j’ai noué deux draps de lit et suis descendue du premier étage de la maison le long du mur. J’ai marché une heure et me suis cachée dans un bâtiment en construction. Je portais le niqab pour passer inaperçue. Grâce à mon téléphone, j’ai pu téléphoner à mon frère qui m’a aussitôt donné le nom et le numéro d’un contact du réseau. Une voiture est venue me chercher. Le conducteur m’a amenée dans un village au moment de la prière du vendredi midi, quand la plupart des combattants sont occupés. De là, j’ai rejoint à pied les lignes des pesh mergas où un officier m’atten dait." La fuite a duré trois jours, après trois mois et demi de captivité.

A Dohuk, au nord du Kurdistan irakien, le mari ne s’attendait pas à retrouver Nadia. Son frère avait gardé le secret sur l’opération. "Quand je l’ai vue, explique-t-il, c’était comme dans un rêve. Durant quatre ou cinq nuits, nous avons dormi ensemble sans réaliser que nous étions à deux. Je vérifiais pendant la nuit avec ma main qu’elle était bien à mes côtés."

Nareen et Ziyad Shammo, figures de proue de la cause des Yézidis depuis l’été dernier, estiment qu’un peu moins d’un millier de Yézidis ont pu sortir de l’enfer de Daech depuis l’offensive d’août. Environ 500 femmes âgées et 250 jeunes captives sont désormais libres.

Le sort des hommes est beaucoup plus inquiétant. Au fur et à mesure que les peshmergas reprennent des villages à l’Etat islamique, des charniers sont découverts - une douzaine jusqu’ici. Près de 6 400 Yézidis sont encore portés manquants.


Les otages vendus, et revendus

Vu l’urgence, le désespoir des familles et les besoins en cash de Daech, une partie des libérations a été acquise grâce à des marchandages financiers. "Des intermédiaires sunnites rachètent les filles jusqu’à 700 dollars, puis les revendent 2 500 dollars , explique Ziyad Shammo. Or certaines familles yézidies n’ont pas de quoi se payer une course en taxi. Elles cherchent désespérément de l’argent."

Le gouvernement régional kurde promet 2 500 dollars pour chaque libération, tandis que des donateurs privés ou même des ONG comme celle de Nareen Shammo acceptent désormais de compléter les rançons. Les prix varient. Ainsi une mère accompagnée de deux enfants en bas âge vient d’être libérée de Raqqa, le siège de l’Etat islamique en Syrie, contre une rançon de 17 000 dollars; 9 000 dollars ont été avancés par la famille, tandis que les 8 000 restants ont été payés par une organisation humanitaire.


© Johanna de Tessières

Les Shammo, activistes pour cause de force majeure

Cela a commencé par quelques coups de téléphone frénétiques, lors de l’invasion du Sinjar en août dernier. Il fallait sauver les proches, les chercher en voiture alors qu’ils fuyaient à pied devant l’avancée de l’Etat islamique.

De fil en aiguille, le carnet d’adresses s’est élargi aux voisins et aux connaissances. Facebook a multiplié les contacts avec des inconnus tombés dans les griffes de Daech. C’est comme cela que Nareen Shammo, une ex-journaliste de 28 ans, et son frère Ziyad, un ingénieur civil de 26 ans, sont devenus des activistes de la cause yézidie.

"Dès le départ, je sentais que les Yézidis étaient isolés. Pas de politiques pour les représenter. Pas d’église organisée. Pas de relais. Je voulais aider" , dit-elle en terminant une glace dans l’un des nombreux malls d’Erbil, la capitale du Kurdistan irakien. Un seul Yézidi est représenté au Parlement d’Erbil, une seule députée siège à Bagdad.

Lors de la crise en août, Nareen a tant téléphoné, explique son frère, que du sang coulait de ses oreilles. "Pour moi, les neuf premiers jours ont été terribles. Je voulais sauver ma famille. Nareen ne dormait plus. Elle ne disposait que d’un ordinateur et d’un téléphone. Un soir, sa gorge s’est contractée par la sécheresse. J’ai dû la forcer à boire de l’eau", ajoute-t-il.

A Erbil, frère et sœur ont mis sur pied des manifestations devant le siège des Nations unies, le gouvernement kurde et le QG des peshmergas. Ils ont alerté les diplomates et les médias. Non sans difficultés : beaucoup croyaient à une opération de propagande. Les Yézidis, esclaves ? Il a fallu que Daech reconnaisse lui-même dans son magazine Daqib qu’il soumettait la minorité à l’esclavage pour que les médias passent à la vitesse supérieure.

Nareen Shammo a fait l’objet d’un reportage de la BBC en janvier et doit recevoir un prix en mars à Berlin pour son militantisme exceptionnel.


Des regrets malgré tout

Mais une grande amertume l’habite car elle regrette de n’avoir pas réussi à convaincre les Américains et les Européens d’intervenir immédiatement pour sauver les Yézidis. "Les gens me téléphonaient de la montagne pour me dire où ils se trouvaient , dit-elle. En septembre, il était encore possible de les sauver. Nous avions leurs coordonnées. Nous savions où ils se trouvaient. Quand Daech a confisqué les téléphones portables des captifs, il était trop tard."

Car le téléphone portable était le meilleur moyen de communication entre les Yézidis réfugiés au Kurdistan et ceux qui restaient dans le territoire conquis par le groupe extrémiste. "Six cent mille Yézidis se trouvaient dans la région de Sinjar. Environ quatre cent mille ont fui. Où sont les deux cent mille restants ?" , s’interroge Ziyad.

Pour les Shammo - aujourd’hui rejoints par d’autres volontaires et soutenus par l’ONG Yazdan aux Etats-Unis, la frilosité de la communauté internationale s’explique par le souci des diplomates occidentaux de ne pas contourner le pouvoir central à Bagdad et de ne pas favoriser indirectement le désir d’indépendance des Kurdes.

La coalition militaire mise en place par les Etats-Unis a jusqu’ici adopté une tactique de harcèlement par des frappes aériennes ciblées sur les positions de Daech. Erbil bruisse de rumeurs sur une offensive imminente des peshmergas kurdes sur le sud Sinjar, toujours aux mains du groupe extrémiste.

Mais Ziyad n’y croit pas. La stratégie militaire ignore souvent les urgences humanitaires.